lundi 31 décembre 2007

Vide et paysage : citation

Voici de la peinture, voici de la pensée. Je suis dans le paysage, le paysage est en moi. Je suis une montagne ou un océan, ou plutôt la montagne et l’océan m’habitent, ils ont une intention profonde. Rien de romantique, il s’agit d’un souffle, d’une énergie, je dois les laisser passer. La peinture est une écriture, je me recueille et j’atteins la « grande simplicité », le « non-séparé ». Je vais être allusif, évasif, libre, à l’aise. En réalité, je pars d’un vide actif, je reste en mouvement, j’arrive à garder tout en vol. Si je fais trop ressemblant, ce sera vulgaire, si je ne fais pas assez ressemblant, je tomberai dans la divagation. Je ne suis ni réaliste ni naturaliste.

Contrairement à ce qu’on m’a appris, la Nature raffole du vide, elle ne demande qu’à se déployer par rapport à lui. Le paysage n’est donc pas un décor, un tableau à recopier, mais un partenaire. Il me charge de parler à sa place, c’est du « spirituel animé ». Le fond est un jeu, il émerge, il s’immerge. Mon temps quotidien est celui des saisons. La société veut détruire ma vie, je la nourris en douce. Plus exactement, les montagnes ou les rivières s’en chargent pour moi. En restant assis près d’une fenêtre, avec une table propre, un pinceau et de l’encre, « j’explore les quatre coins du monde ». Un seul trait de pinceau, et c’est parti. Un seul trait de plume. Du coeur à la main, le poignet est l’organe essentiel. Je ne suis pas prisonnier de mon oeil, un coup yin, un coup yang, je rentre en contact avec ce fameux tao dont on fait un au-delà fumeux alors qu’il est la voie de la respiration elle-même. Shitao : « L’encre, en imprégnant le pinceau, porte à l’animation alerte ; le pinceau, en faisant évoluer l’encre, porte à la dimension d’esprit. » Jullien, qui analyse tout cela de très près, cite Picasso : « Si j’étais né Chinois, je ne serais pas peintre, mais écrivain. J’écrirais mes tableaux. » Bien entendu, nous sommes ici dans la poésie la plus stricte, mais surtout dans le « sans effort » (tian gong). Rien n’est fermé mais je dois sans cesse désobstruer, désobscurcir, ouvrir, éclairer. Ce que je peins, ce que j’écris sera ainsi au-delà de l’encre et du pinceau, et même au-delà des mots. Rien n’est « fini », tout se passe « comme si, sur le papier, naturellement, se produisait une peinture ». Et pourquoi pas comme si, sur le papier, naturellement, un livre s’était écrit ?»

Philippe Sollers

lundi 10 décembre 2007

Coalition pour les itinérants

Une coalition formée de groupes communautaires œuvrant auprès des sans-abri réclame du gouvernement Charest plus d'argent et une politique en matière d'itinérance afin de rendre les interventions gouvernementales, qui seraient trop éparpillées, plus efficaces.

Cette coalition déplore un manque de cohérence entre les différents programmes que ce soit en matière de prévention, de santé, de services sociaux et l'application de certaines lois.

Pendant ce temps, ses membres estiment que le phénomène de l'itinérance prend de l'ampleur au Québec et ne touche plus seulement les grandes villes comme Montréal.

En 1998, une étude de Santé Québec évaluait à plus de plus de 39 000 le nombre de personnes qui avaient recours aux refuges de nuit, aux centres de jour et aux soupes populaires à Montréal et Québec. Mais la situation aurait empiré depuis, puisqu'ils estiment à quelque 50 000 le nombre de personnes aux prises avec cette situation aujourd'hui.

Le 12 décembre prochain marquera le cinquième anniversaire de l'adoption de la loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale. La coalition profite de l'occasion pour inviter la population à manifester le 12 décembre sur la Colline parlementaire à Québec afin de réclamer une véritable politique en matière d'itinérance.


Source : 24 heures actualité

mercredi 21 novembre 2007

Respiration

pour Sophie et Sam


Lèvres roses

Peau brune

Bleu azur



Tout cela est lent



Nuages rosées

Enlacés au bleu transparent

Sur un lit de branches



Tout cela respire

samedi 10 novembre 2007

Nuage au dessus de la forêt des esprits dépeuplée : Le paysage des limbes


Extrait du journal Le Monde :

Cité du Vatican -- Les théologiens du Vatican sont convenus après des mois de travaux que les limbes n'existent pas et que les petits enfants morts sans baptême vont directement au paradis, mettant fin à une tradition multiséculaire qui a tourmenté des générations de mères. Dans un document adopté avec l'accord du pape Benoît XVI, la commission théologique internationale du Vatican a conclu qu'il existe «des bases théologiques et liturgiques sérieuses pour espérer que, lorsqu'ils meurent, les bébés non baptisés sont sauvés». L'idée des limbes reflète «une vision trop restrictive du salut», ont-ils tranché
Cet avis autorisé prend le contre-pied de plusieurs siècles de croyance sur l'existence des limbes («bordure» en latin), un lieu situé entre l'enfer et le paradis où avaient été relégués les bébés morts non baptisés.


Mais que ferons tous ces non-baptisés, les Homères, les Platons, les Aristotes, qui n'ont pas reçu le précieux sacrement, puisqu'ils sont nés avant la venue du Sauveur ? Je crois que tous ceux-là se sont enfui, suivant les conseil d'Ulysse, avant d'être détruits. Ils sont dans ce grand nuage qui s'avance vers moi!

Virgile parle à Dante, chant 4 de la Divine Comédie :


Et lui à moi : « L'angoisse de ceux qui sont en bas empreint mon visage de cette pitié que tu prends pour de la frayeur. Allons ! la longue route nous presse. » Ce disant, il entra et me fit entrer dans le premier cercle qui ceint l'abîme.

Là, selon qu'en jugeait, l'ouïe, point de gémissements, mais des soupirs dont frémissait l'air éternel. Et ces soupirs venaient de la tristesse, toutefois sans souffrances, que ressentaient des troupes nombreuses et d'enfants, et de Femmes, et d'hommes.

Le bon Maître me dit : « Tu ne demandes point qui sont ces esprits que tu vois? Or, avant d'aller plus loin, je veux que tu saches qu'ils ne péchèrent point : mais, si leurs oeuvres furent bonnes, cela ne suffit, parce qu'ils ne reçurent point le baptême, qui est la porte de la foi que tu crois. Ayant vécu avant le christianisme, ils n'adorèrent point Dieu dûment, et je suis moi-même de ceux-là. Pour ces choses qui nous ont manqué, non pour autre crime, nous sommes perdus, et notre seule peine est de vivre dans le désir sans espérance. »

Une grande tristesse me prit au cœur lorsque je l'entendis ; car je reconnus des gens de haute valeur ainsi suspendus.

— Dis-moi, mon Maître, dis-moi, Seigneur, commençai-je, voulant être certain de cette foi qui vainc toute erreur, jamais aucun, par ses mérites ou les mérites d'autrui, est-il sorti d'ici pour être heureux ensuite ?

Et lui, qui comprit mon parler couvert, répondit : « J'étais nouveau en ce lieu, lorsque j'y vis venir un Puissant, couronné du signe de la victoire .

Il en tira l'ombre du premier père, d'Abel son fils, celle de Noé et celle de Moïse, législateur et obéissant ; le patriarche Abraham et le roi David ; Israël, et son père et ses enfants, et Rachel pour qui il fit tant, et beaucoup d'autres, et les fit heureux ; car je veux que tu saches qu'auparavant les âmes humaines n'étaient pas sauvées. »

Nous ne cessions point d'aller pendant qu'il parlait, mais nous traversions la forêt, je veux dire l'épaisse forêt des esprits. Nous n'étions pas encore descendu beaucoup au-dessous du sommet, quand je vis un feu rayonnant autour d'un hémisphère de ténèbres. Nous en étions encore un peu loin, mais non pas tant que je n'y discernasse en partie qu'une gent illustre occupait ce lieu.

— O toi, qui honores toute science et tout art, qui sont ceux-ci que sépare des autres l'honneur qu'on leur rend ?

Et lui à moi : « Leurs noms glorieux, dont retentit le monde où tu vis, leur acquièrent dans le ciel la faveur qui tant les élève. »

Lorsque j'entendis une voix : « Honorez le grand Poète son ombre qui était partie revient. »

Lorsque la voix se tut, je vis quatre grandes ombres venir à nous ; elles ne semblaient ni tristes, ni joyeuses.

Le bon Maître me dit : « Regarde celui qui, avec cette épée en main, marche comme seigneur devant les autres : celui-là est Homère, le poète souverain, et l'autre qui vient ensuite est Horace le satirique ; Ovide est le troisième, et le dernier Lucain ; quoiqu'à chacun d'eux, comme à moi, convienne le nom qu'a prononcé la voix seule , ils m'honorent et en cela ils font bien. »

Ainsi je vis se rassembler la belle école du roi des chants élevés, qui au-dessus des autres vole comme l'aigle.

Lorsqu'ils eurent ensemble un peu discouru, ils se tournèrent vers moi, me saluant du geste, et mon Maître en sourit :

Et plus d'honneur encore ils me firent, me recevant dans leurs rangs, de sorte que je fus le sixième parmi ces grandes intelligences. Nous allâmes ainsi jusqu'à la lumière, parlant de choses qu'il est bien de taire, comme il était bien là d'en parler. Nous vînmes au pied d'un noble château, sept fois ceint de hautes murailles, et entouré d'un gracieux petit fleuve. Nous le passâmes comme une terre ferme : j'entrai par sept portes avec ces sages, et nous arrivâmes dans une prairie d'une fraîche verdure. Là étaient des gens aux regards lents et graves, de grande autorité dans leur apparence : ils parlaient peu et d'une voix douce. Nous nous retirâmes à part, en un lieu ouvert, lumineux et haut, de sorte que tous se, pouvaient voir. Là, devant moi, sur le vert émail me furent montrés les grands esprits, et de leur vue encore en moi-même je m'exalte. Je vis Electre, accompagnée de beaucoup d'autres, parmi lesquels je reconnus Hector, et Enée, et César, armé de ses yeux d'épervier. Je vis Camille et Penthésilée de l’autre côte ; je vis aussi le roi Latinus assis avec sa fille Lavinie. Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin, Lucrèce, Julia, Marzia et Cornelia , et, seul à l'écart, Saladin . Puis ayant levé un peu plus les yeux, je vis le maître de ceux qui savent , assis au milieu de la Camille philosophique. Tous l'admiraient, tous lui rendaient honneur. Là je vis Socrate et Platon, qui se tiennent plus près de lui que les autres ; Démocrite, qui soumet l'univers au hasard ; Diogène, Anaxagore et Thaïes ; Empédocle, Héraclite et Zénon ; et je vis celui qui si bien décrivit les vertus des plantes, je veux dire Dioscoride ; je vis Orphée, Tullius et Livius , et Sénèque le philosophe moral; Euclide le géomètre, Ptolémée, Hippocrate, Evicenne et Galien, Averroès qui fit le grand Commentaire. Je ne saurais les nommer tous, car tellement me presse mon long sujet, que maintes fois le dire reste en arrière des choses. La troupe des six se sépara en deux : le sage Guide, par une autre route, me conduisit, hors de l'air tranquille, dans l'air qui frémit, et je vins en un lieu où rien ne luit.

Sous le tunnel Rachel

J'arrive sous le tunnel Rachel, je distingue un mouvement, un homme me fait face. Son sourire force mon sourire. Il a ressenti mon incertitude. À ses pieds, je vois son lit, ses couvertes, son campement, un cercle de pierre où faire un feu. Il me parle de lui : il me dit qu'il préfère dormir ici, parce que dans les missions on le réveille trop tôt.
Je lui demande s'il n'a pas froid. Pas encore dit-il, il se résoudra à dormir entre quatre murs quand l'hiver s'installera. Je m'inquiète de savoir s'il peut trouver à manger. Il dit qu'il n'a pas de problème. Il est à deux pas du Loblaw des Shop Angus.
De l'autre côté de la track, deux cages où dorment d'autres itinérants?

lundi 5 novembre 2007

Les grands parcs de Nietzche

Il faudra prendre conscience un jour, et vraisemblablement ce jour est-il proche, de ce qui manque avant tout aux grandes villes : des lieux calmes et vastes, de vastes dimensions où méditer, des lieux possédant de longs portiques très spacieux pour le mauvais temps ou l'excès de soleil, où ne pénètre pas le vacarme des voitures et des bonimenteurs et où une bienséance plus raffinée interdise même au prêtre de prier à voix haute : des édifices et des jardins qui expriment comme un tout la sublimité de la réflexion et du cheminement à l'écart. Le temps n'est plus où l'Église détenait le monopole de la médiation, où il fallait toujours que la vita contemplentiva soit complètement vita religiosa : et tout ce que l'Église a bâti exprime cette pensée. Je ne saurais comment nous pourrions nous satisfaire de ses édifices, même si on les dépouillait de leur destination ecclésiastique; ces édifices parlent une langue bien trop pathétique et partiale, en tant que demeures de Dieu et sièges fastueux d'un commerce supramondain pour que nous, sans-dieux, puissions y penser nos pensée. Nous voulons nous être traduits en pierre et en plante, nous voulons nous promener en nous-mêmes lorsque nous parcourons ces portiques et ces jardins.

Nietzche, Le gai savoir

vendredi 2 novembre 2007

Automne 2

Je vois à travers la forêt les feuilles colorées en teintes qui se pénètrent. La lumière du ciel, tendu au dessus de moi par les hautes branches des arbres, traverse des étages de feuilles jaunes et dorées. Le sentier, devenu ligne rougeoyante, attire le regard vers la vibration chatoyante des feuilles suspendues au gris des arbres. La forêt respire, dans cette chaleur de début novembre, en ce temps nouveau d'une certaine catastrophe, elle est tendre et suave, comme une amante attendant. Dans cet automne sidérant, tout est lumineux et doux. Au repos.


dimanche 28 octobre 2007

Contre Rabaska

Nos députés ne se promènent pas souvent sur la terrasse Dufferin, s'ils le faisaient et s'ils étaient sensibles au paysage, le décret autorisant le projet Rabaska n'aurait pas été promulgué. Je joins ma voix à ceux qui s'y opposent, au nom d'une mémoire et d'un respect du paysage, grandiose à cet endroit.


samedi 27 octobre 2007

Sollers 2

La thèse que pose Nietzsche pour finir est la suivante : puisque la plèbe est en haut aussi bien qu’en bas, et ça va continuer de plus belle, il faut une aristocratie d’esprit. Mais en quoi la noblesse consiste-t-elle désormais ? Blog de Sollers
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Je me suis abonné au blog Sollers et j'imagine que c'est Sollers qui y parle (écrit). En fait, il fait beaucoup de copier-coller, quoiqu'il s'efforce aussi de bloguer. Le lisant, me sentais-je moi aussi partie de cette aristocratie de l'esprit à laquelle il me faudrait appartenir? En ai-je la noblesse ? En ai-je l'esprit?
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La force de Sollers est toujours de remettre en cause la littérature, d'en convoquer les fondements. Voir sans voir, c'est-à-dire lire et entendre, et entendant, voir ce qui ne peut être vu.
Le fondement de la littérature étant de remettre en cause, puisque c'est l'art de la fiction, de dire la vérité par la fiction rend le réel fictif, l'auteur étant inclus dans ce jeu... comme maître de jeu?
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Lecture de Paradis 2, quelques beaux moments, des phrases toujours claires, une énonciation atomistique, chaque mot disposé pour foudroyer (vous voulez être Juliette?). J'ai été surtout marqué par l'apparition de Virgile dans le texte et puis ces moments de pur bonheur, quand la chape du discours social tombe ( la chape de la parodie tombe – pour devenir paradis). Dire para. L'art de Sollers : ce nouveau genre littéraire : le paradis. Parodier le discours pour montrer qu'il recouvre ces états de paradis, quand le corps est convié à sa parole véritable, à son réel vibrato. Question de résonnance?
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L'IRM, série de résonateurs. La longueur d'onde étant déterminée par la longueur de la corde qui relie deux points, l'être à identité multiple résonne de la distance entre ces multiples identités puisqu'il ne peut être un sous le regard de l'autre, il sera plusieurs liés entre eux, qui résonnent. Pouvoir de résonnance, vibrato d'une voix qui en contient l'harmonique de plusieurs. Entre Sollers (Joyeau) et Sollers l'écrivain, premier vibrato.
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Paradis. Il y donne sa formule de l'être et du néant, de l'infini. Tout cela découle d'une expérience fondamentale.
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Je dois y lire ce que dit mon fils : il est facile d'écrire des tragédies. Il sera plus difficile d'écrire la Comédie du monde. Pour Sollers, l'art suprême : la paradie.
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Dans le rythme de Paradis 2, ces longues parodies d'énonciation sociales puis la percée, la trouée, la magnificence de certains moments. Comme dans La recherche, où l'on trouve de longues descriptions des usages sociaux ou des actions des personnages, comme les blasons de Charlus, puis soudain, traversée de la beauté, on pourrait dire poésie, fulgurance de l'instant.
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Le problème du noble ou de l'aristocrate est qu'il peut avoir la tête tranchée. C'est sûrement mieux du point de vue Sollersien que de ne pas avoir de corps. Je suis assez d'accord. D'autres aussi n'ont ni corps, ni pensée, la faim leur arrache le cerveau. Mais ce n'est pas une idée juste, du moins, équivalente dans le système de Sollers. Mais je ne joue pas franc jeu! Tout chose étant égale par ailleurs, on pourrait dire qu'il est préférable d'avoir la tête tranchée, un jour, que de ne pas avoir de corps du tout, du moins de ne plus posséder ce corps. C'est le pourquoi du crâne de Sollers dans Une vie divine, ce léger paquet d'os qu'il dépose là où il va, là où il se repose. C'est ce crâne d'une tête tranchée par cette révolution avortée, qui aura tué ces aristocrates ( l'étaient-ils encore ( sauf Sade bien entendu)) en même temps que l'idée de l'aristocratie.
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Une éthique chez Sollers. La constance d'une position.
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Pour moi Femmes n'a jamais traité que du pouvoir des femmes. Histoire d'un homme qui navigue entre les formes de ces pouvoirs pour y échapper – et les traverser. Comme Ulysse. N'oublions pas Circé. Et Ithaque....
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Influence de Ponge sur Sollers. Pour Sollers, dans l'écriture de Ponge chaque mot est comme un sculpture sonore, et chaque écrit un mobile fascinant qui a une véritable présence dans le temps. C'est ce que veut affirmer Sollers dans Paradis. Le roman est un espace et un temps dans lequel on entre réellement, puisque l'espace sonore existe, et que son temps est la phrase ( dans le livre – qui n'est pas seulement ce qui est imprimé).
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Évidemment, Virgile accompagne Dante en enfer, après qu'il soit entré par cette porte dérobée au sein du paysage. C'est ce Virgile qui est dans Paradis. J'ai toujours pensé même après n'avoir lu que des brides de Paradis, que ce livre montrait un enfer et que les livres qui ont suivi nommaient le Paradis. Paradis dit cet enfer qui est ce bloc continu d'une énonciation sociale et sexuelle du corps de laquelle nous pouvons nous échapper parfois, de laquelle il nous faut toujours nous évader.
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Ce que j'ai affirmé dans Sollers 1 n'est pas tout à fait juste. Pour Sollers la Société ne peut changer, elle restera la même. Pour ce qui est de l'homme ou plutôt de l'humain, le même constat s'applique. L'humain est ce qui sera fabriqué par faute d'individuation de chacun. En ce sens le rapport entre le corps et l'espace sonore, tel que je l'ai défini dans Sollers 1 n'est pas exact. D'une certaine façon le corps est dans la voix, comme écriture. Pour que l'écriture soit un geste total, il faut que le corps y passe en entier, éjecté, selon une dialectique. Nié (éjecté) pour apparaître comme la véritable individuation de celui qui parle, mobile dans le temps, par son corps, mais dans sa voix.
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«....Au contraire est un oiseau spirituel à animalité de soie et d’acier. » (Blog Sollers, article sur Mozart). C'est ce qui est recherché. Cette animalité tendue. L'homme n'est plus confronté à la nature, il ne peut évoluer : sa pensée s'est arrêtée, s'est encagée. Il lui faut la confrontation directe du corps avec l'abrupt, qui est aussi le temps, qui est aussi la sexualité dans ce qu'elle pourrait avoir de plus incisif ou si l'on veut de plus innocent.
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«Chaque époque a ses symptômes, la nôtre tourne de plus en plus autour de l’enfant mort, voire du déni de maternité avec mise au congélateur des petits cadavres.» Dans le fonds, Sollers est gentil, il veut le bien de l'humanité – ( c'est surement un être adorable!). Il ne veut pas que nous devenions des machines. Il veut que nous continuions à avoir de vraies mères!
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«La joie devant la mort contre toute immortalité» Georges Bataille. On retrouve le même mépris de l'immortalité chez Nietsche.
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«La prise de la Bastille, c'est ce rouleau, dont la disparition faisait pleurer à Sade des « larmes de sang ». Bombe de l'anti-loi, révélation minutieuse de toutes les terreurs et de toutes les horreurs possibles, en abyme, de ce qui est en train de se déchaîner dans l'Histoire, à cette époque et depuis. Puissance du style, ampleur brûlante de l'imagination, composition acharnée de plume et d'encre, météorite ravageant l'hypocrisie millénaire, stupeur.» Philippe Sollers, Blog et Nouvel Observateur.
L'écriture révèle les dessous de l'histoire, les dessous du désir, les dessous de la pulsion de mort, les véritables motifs des gestes, au-delà du discours. L'hypocrisie du crime démasquée par la mise en scène ultime du crime dans le plaisir.
Cet argumentaire se tient, même s’il reste toujours les crimes, les tortures, la douleur. Je pourrais dire que pour moi Sade est un grand écrivain parce qu'il est celui qui met en scène de façon la plus radicale le rapport du plaisir et de la douleur.Il écrit son désir sans concession et il est toujours dans le désir d'écrire. Mais cette aristocratie de Sade est-elle la noblesse dont parle Nietzche, et la volonté de puissance qu'elle exalte est-elle celle de Nietsche?
Sade nous tend un piège, soit à prendre cette fiction pour une réalité, il s'agit d'une représentation et nous sommes toujours sur le point d'y succomber, et on pourrait dire que le monde y succombe chaque jour dans le crime, le meurtre, le sang.
On pourrait dire aussi, comme Levinas, que la conception du rapport du corps et de l'esprit qui se fait jour dans Sade ne peut mener qu'à un désastre social. Mais pour Sollers, le social est un désastre.
En somme, Sollers ne dit pas tout de son rapport à Sade. Cette féroce écriture est une volonté d'érotisation qui mène à une littérature du crime et de la mort. Mystère que n'entame pas tout à fait dans tous ses aboutissements Sollers. Il se réserve une pensée définitive qu'il ne nous livre pas. Il enveloppe Sade de son propre mystère. Il en est en quelque sorte la reliure Pleiade 1982.
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J'imagine mal Sollers se livrer au travail d'éditer son Blog. Il confie surement le tout à sa secrétaire. Mais ce travail ne fait pas partie de sa description de tâches. Que fait Sollers pour qu'elle accepte d'accomplir ce léger surcroit de travail. Il lui lance des billets doux? Il lui donne du plaisir ? Il l'invite à diner? Je suis surement un pervers. Non, Sollers est un bon garçon, il fait tout lui-même, il ne l'oblige pas à faire ce qu'elle ne veut pas faire. Il la respecte parce qu'il a peur de sa bouche de crocodile. Ou il laisse parfois une note nonchalante sur son bureau : «Vous serez assez gentille pour me bloguer ça, Amandine.» Oui Amandine ! c'est pour les travaux spéciaux, dans la vraie vie elle s'appelle Mireille.

mercredi 24 octobre 2007

Je cours

Si je comprends bien, il n'y a jamais eu de temps, que cet espace. ( J’avais écrit: Si je comprends bien, il n'y a jamais eu de temps, que ce long ruban de couleurs. Je devrais écrire: Si je comprends bien, il n'y a jamais eu de temps, que cette liberté de se mouvoir dans toutes les dimensions.)

Si je comprends bien, il n'y jamais eu d'espace, que cette nage dans le temps. ( J'avais écrit: Si je comprends bien, il n'y jamais eu d'espace, que cette nage dans une matière à la fois translucide et opaque qui semble m'entourer : air comme eau, arbres comme rochers. J'aurais pu écrire: Si je comprends bien, il n'y jamais eu d'espace, que ce qui semble descendre dans le sol, infiniment et ce qui sembler monter vers le ciel, infiniment. Je voulais écrire : Si je comprends bien, il n'y jamais eu d'espace, que ce milieu dans lequel je me glisse, le temps.)

Je cours dans les feuilles rouges. Je cours dans les feuilles orangées. Je cours dans les feuilles jaunes.

Je m'arrête. Ils (temps et espace) s'assemblent puisque je les écris. J'étais immobile.

Route et chemin : Kundera

Milan Kundera - routes et chemins

Chemin : bande de terre sur la quelle on marche à pied. La route se distingue du chemin non seulement parce qu'on la parcourt en voiture, mais en ce qu'elle est une simple ligne reliant un point à un autre. La route n'a par elle-même aucun sens; seuls en ont les deux poins qu'elle relie. Le chemin est un hommage à l'espace. Chaque tronçon du chemin est en lui-même doté d'un sens et nous invite à la halte. La route est une triomphale dévalorisation de l'espace qui aujourd'hui n'est plus rien d'autre qu'une entrave aux mouvements de l'homme, une perte de temps.

Avant même de disparaître du paysage, les chemins ont disparu de l'âme humaine: l'homme n'a plus le désir de cheminer et d'en tirer une jouissance. Sa vie non plus, il ne la voit pas comme un chemin, mais comme une route: comme une ligne menant d'un point à un autre, de grade de capitaine à grade de général, du statut d'épouse au statut de veuve. Le temps de vivre s'est réduit à un simple obstacle qu'il faut surmonter à une vitesse toujours croissante.
(...)
Dans le monde des routes, un beau paysage signifie : un ilot de beauté, relié par une longue ligne à d'autres ilôts de beauté.
Dans le monde des chemins, la beauté est continue et toujours changeante: à chaque pas elle nous dit «Arrêtes-toi!».

Milan Kundera, L'immortalité

Obstacle

Devant l'étendue et la puissance de cette nature ( cet univers) qui m'a façonné je n'ai d'autre choix que de me projeter tout entier dans l'infini ( d'être lancé comme infini), quand je dis je, je veux dire ma peau, mes muscles, mes os et mes pensées. En ceci, je retrouve le sourire.

vendredi 19 octobre 2007

Marche d'automne

Texte retiré temporairement


Publié dans la revue Estuaire no. 133 été 2008 intitulé Jardins d'ombre. En librairie.

jeudi 18 octobre 2007

Paysage de la lecture : Proust

Voici un des paysages de lecture de Proust :

Mais après le jeu obligé, j’abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l’herbe où le livre avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la rivière cessait d’être une eau rectiligne et artificielle, couverte de cygnes et bordée d’allées où souriaient des statues, et, par moments sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du mot – une rivière qui devait avoir un nom, – et ne tardait pas à s’épandre (la même vraiment qu’entre les statues et sous les cygnes ?) entre des herbages où dormaient des boeufs et dont elle noyait les boutons d’or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et qui, tenant d’un côté au village par des tours informes, restes, disait-on, du moyen âge, joignaient de l’autre, par des chemins montants d’églantiers et d’aubépines, la « nature » qui s’étendait à l’infini, des villages qui avaient d’autres noms, l’inconnu. Je laissais les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe jusqu’à telle charmille où je m’asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le plant d’asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains jours, les chevaux faisaient monter l’eau en tournant, la porte blanche qui était la « fin du parc » en haut, et au-delà, les champs de bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était profond, le risque d’être découvert presque nul, la sécurité rendue plus douce par les cris éloignés qui, d’en bas, m’appelaient en vain, quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis s’en retournaient, n’ayant pas trouvé ; alors plus aucun bruit ; seul de temps en temps le son d’or des cloches qui au loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, aurait pu m’avertir de l’heure qui passait ; mais, surpris par sa douceur et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le suivait, je n’étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n’était pas les cloches tonnantes qu’on entendait en rentrant dans le village – quand on approchait de l’église qui, de près, avait repris sa taille haute et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d’ardoise ponctué de corbeaux – faire voler le son en éclats sur la place « pour les biens de la terre ». Elles n’arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s’adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant l’heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me déranger.

Sur la lecture, Marcel Proust

samedi 6 octobre 2007

Aster

Asters de fin d'été, le long des sentiers ou des routes, blanches ou bleu-mauves, étoiles de la fin des longs jours, du froid revenu dans la nuit et dans nos os, alors que nous nous réfugions à la brunante dans nos maisonx abandonnant les veilles sur les balcons ou les vérandas. Fleurs d'asters cordifoliés, qui pourraient être cueillis par nos mains afin de resplendir dans la pénombre, sur la table, au bout de leur tige portant des feuilles en forme de coeur, au bout du jour, avant la nuit, avant la fin de l'été.

Aster cordifolié, premier aster d'Amérique découvert, puis amené en France pour y fleurir dans les jardins d'Europe. Ici, méconnu, inutilisé, poussant le long des maisons, mauvaise herbe pour la plupart, fleur simple, tenace et nécessaire de la fin de cet été magnifique où j'ai parcouru tant de sentiers où je la voyais poindre entre les verges d'or, des rudbeckies et des eupatoires. Fleur frêle et presque douce, étoile de la fin de l'été.

Herbier Matawin

Un organisme en Matawinie, Le Groupe Territoire Culturel, fait la jonction en art et nature. Il soutient la crétion d'un art forestier par son initiative du Centre de recherche et d'expérimentation des arts forestiers. Il a produit un herbier numérique de la Matawinie que l'on peut consulter à l'adresse web : http://www.territoire.org/FRANCAIS/CREAF/HERBIER/intro.html.

lundi 24 septembre 2007

Ciel clair

Pourquoi le ciel est-il si clair ? Son bleu pâle teinte d'une luminosité tendue les mouvements colorés
d'une terre rivée à ses âges. Le temps ne passe plus ? Seule la couleur que j'énonce me distingue de l'horizon. Je suis ce temps qui a passé.

Automne 1

Marcher dans le rouge. Atteindre un sommet. Un paysage fait d'écoulements de couleurs. Des fleuves de rouges, des rivières de jaunes passent entre des rives vertes et bleus lacs. Au plus loin, un léger sfumato nous entoure. Il pourrait être de la couleur de notre fin, il a celle de notre corps.

Voile

J'ai gravi cette montagne. Une fois, dix fois, cent fois? Au sommet de la montagne, dans l'air à peine translucide, j'entrevois la silhouette estompée d'un sapin. Un peu au-delà, dans les teintes de blanc, du gris passe et disparaît. Le paysage est un voile qui ondule lentement, un tissu froid fait d'ombres et de pâles éclaircies. Demain, dans la transparence de l'air, entouré d'un voile vibrant de couleurs, je gravirai cette montagne.

vendredi 21 septembre 2007

Marche 3

J'arrive au sommet de cette montagne, en sueur, dans ce sentier, où j'émerge dans la lumière. J'entends un bruissement de mots, un ensemble indéfini de phrases qui sont à la fois en moi et dans le paysage. Cet écoulement continu de sons fait parti de l'espace, du paysage, d'un infini calcul dans lequel je suis entré. Ce calcul infini m'informe, par ce flux continu de mots, de son existence ou plutôt, il est au coeur de mon existence, puisque je suis celui qui marche. Entrant dans ce paysage, marchant dans ce sentier, devenu nombre de son calcul, j'entends des mots et des sons déferler dans ma pensée. Ils sont ce calcul infini qui me projette d'un lieu à un autre, puisque ce calcul est l'espace même qui produit le temps, ma marche et le temps de ma marche. Si ici je m'arrête pour entendre, par ici je veux dire dans ce lieu où j'écris, je perçois tous ces mots, ils me dictent leur présence, puisqu'ils sont dans cet espace qui est à la fois calcul et hasard, bruit et musique. Ces mots je les choisis puisqu'ils me forment et je suis de nouveau dans ce sentier. J'ai fait un pas de plus entouré de sapins aux odeurs enivrantes sur ces pierres couvertes de mousses vertes et bleues, d'où émerge une verge d'or. Mon pied touche la pierre en un frottement sec. Puisque je suis sur une montagne, à son sommet et que je vois l'horizon fourmillant de mots, j'entends un son qui enveloppe cet arbre, le gravant dans ma mémoire. La sueur coule sur mon front et tombe, empreinte éphémère de sel sur la pierre . Je suis dans une fluctuation infinie de mots et de chiffres, au centre d'un calcul de chaque instant, aux innombrables variables, qui me lance vers un autre lieu. Toujours je l'entends ici ou là-bas, fourmillant de mots, il ne peut être arrêté, seulement être écrit, pour se lier à celui qui entend. Ce calcul est ces mots que j'entends avant de les écrire, il est l'espace qui, à chaque seconde, informe l'écoute d'un jaillissement de mouvements ou de couleurs, ils est mes bras qui s'avancent pour abolir la frontière entre ici et là, en écrivant ces mots. Je suis ici et là-bas. Dans cette tension sonore, je donne à l'espace la note d'une fin et d'un début, puisque ces mots m'enlacent tel un espace et que je lance ces mots délimitant l'espace de ma marche. Je vis cette marche, je suis au sommet, j'entends tous les mots du jour. Et ce soleil qui fait surgir les odeurs, cette fine brise, juste assez fraîche pour baigner mon corps de douceur, ce lent défilement de couleurs qui me traversent. Je vais être inventé au prochain instant, un espace affirme mon existence, je vais l'écrire. Je suis ici et là-bas, je suis un geste de trop, que j'inscris dans cet espace qui se tend de mots, poursuit sa dictée folle, dans l'instant je la saisis, à l'instant je fais un autre pas.

jeudi 20 septembre 2007

Marche 2

Je marche et je vois ces arbres dont le nombre m'échappe. Devrais-je dire des arbres au nombre incalculable, indéfini ou encore, comme Borges, des arbres dont on peut dire qu'ils sont en nombre fini. Sur ma route, en nombre fini, ils apparaissent, comme issus de mon regard et de ma pensée, qui les compte, avant qu'un autre regard et une autre pensée ne les voit et ne les compte à nouveau, et ce, indéfiniment. Nécessairement, le nombre de chaque chose qui se pose sous mon regard peut-être calculé, ou faire l'objet d'un calcul. Ce calcul compte les millions de choses qui peuplent cette forêt où je marche et les milliards d'actions de ces plantes, de ces animaux de ces insectes, à chaque instant s'entrelaçant entre elles, formant une toile d'évènements aléatoires à plusieurs dimensions. Ce calcul, qui compte dans sa folie la probabilité de l'action de chaque vivant, qui place les choses à l'endroit où mon regard et ma pensée les rencontrent, se connait-il, comme moi, quand je calcule le nombre de mes pas ou le nombre des arbres qui passent devant moi? Le premier acte de la conscience n'est-il pas de différencier une chose de l'autre et donc de pouvoir les énumérer, en les comptant. Ce calcul est-il conscient de son irrémédiable opération qui s'étend sur toutes les choses depuis le premier chiffre, ce zéro, qui ne se compte pas? Ce calcul fait de tous les gestes de ces vivants de la forêt qui émergent, s'entrelacent et meurent, existe de toute façon, même sans conscience, puisque l'espace et le temps existent et qu'ils peuvent être décrits par une opération mathémathique. Ne sait-il pas, ce calcul, comme moi, la signification éphémère du chiffre trente ou du chiffre mille, ne sait-il pas qu'il compte un nombre défini d'arbres dans la forêt pendant que se poursuit sa marche inexorable, sans moi, qui ai quitté la forêt? Me compte-t-il dans son calcul quand j'arrive sur ce sentier, entouré d'arbres dont le nombre est défini pour un instant dans ce calcul, sous mon regard et ma pensée? Il est comme moi, capable de saisir qu'il calcule et ce calcul même dépassera toujours de beaucoup les possibilités de ma pensée. À chaque instant, dans cette forêt, s'interpénétrant les actions des animaux, des insectes et le vent dans les feuilles. Ces évènements qui s'entrelacent entre eux selon une logique mathématique complexe et aléatoire peuvent être calculés, et ce calcul se produit au moment même où ces évènements surviennent. Il sait qu'il calcule les évènements de cette forêt puisqu'il est les évènements de cette forêt, comme je sais que je marche puisque je suis celui qui marche dans cette forêt, entouré par au nombre parfois indéfini ou parfois fini d'arbres. À chaque instant se poursuit ce calcul infini, en tenant compte de l'aléatoire de ma marche ou de ce loup imaginaire qui broie le cou d'une martre, comptant les possibilités infinies, attachant entre elles leur aléatoire présence, sur toute la forêt et au-delà de ma marche, sur tout l'horizon et au-delà de l'horizon, sur tous les horizons. D'une certaine façon c'est son opération qui me fait surgir sur le sentier, puisque je suis probable, comptant ou non les arbres, moi qui suis incapable de calculer la probabilité simple que telle feuille à l'automne tombe ou non à cet endroit précis du sentier à cet instant, ravissant de son rouge dense ma pensée. Mais si moi, je pourrais calculer et l'aléatoire de ma marche et celui de ces innombrables vivants qui s'entrelacent dans la forêt, je serai ce calcul, qui du zéro a surgi pour y retourner. Pour l'instant, je suis une part de ce calcul, qui ne sait pas comme moi ce que j'écrirai de lui ou de moi avant que je ne l'écrive, mais qui sait que je ferai sous mes doigts surgir un chiffre aléatoire, un hasard qui sera le nombre d'un calcul infini, dès que mes doigts auront cessé leurs mouvements, le surprenant d'un improbable chiffre, qui surgit sans que personne ne l'ait convoqué à bouleverser l'ordre des choses.

mardi 18 septembre 2007

Arbre creux


Dong non pas crac mais le dong d'un tambour au creux de la forêt, le long du sentier, tambour creusé par un lent pourrissement du centre qui ne touche pas l'écorce de l'arbre. Dans la forêt un immense bonsaï fait vibrer les feuilles et les branches des autres arbres de sa présence comme s'il réclamait la main qui le ferait sonore, c'est à dire creusé par le temps. Il nous surplombe, cet arbre, son vide on désire y entrer pour entendre la forêt, être dans sa cache pour saisir tout autrement le paysage, lancer un regard vers le haut de son fut évidé pour voir le ciel trembler un peu de ce espace particulier, foisonnant de matière perdue, orné de branches et de feuilles tournoyantes, qui voleraient avec lui s'il pouvait s'élever, si ses racines elles-mêmes étaient faites de ce vide qui comble son coeur de nos regards, nous qui nous arrêtons devant lui, imaginant ce geste que nous n'osons faire avec l'amplitude nécessaire : faire vibrer cet arbre et avec lui le sol et la forêt, amorcer le rythme d'une musique qui cesserait à peine, s'éteindrait lentement à la nuit, une fois la rivière bruissante du jour terminée. Dong et dong, Tam ti de lam, lame et lente, tendre et sec, le long du jour, dam ti de dam, la main caresse, elle bat un peu, le bois dong et dang, le vide repousse le vide, l'arbre monte vers le ciel, l'entourant, le protégeant, nous le donnant en une improbable musique, un exil de l'oeil vers le dedans enlevé des choses. Nous aurions volé comme cet arbre si nos racines auraient été creuses, pour aujourd'hui, dans cet instant de la rencontre avec cette éphémère présence du vide, nous imaginons cette musique, ample en nos torses, en notre respiration, elle rejoint la forêt qui vibre de nos pas qui s'éloignent de l'arbre creux.


samedi 15 septembre 2007

Shitao 2

Que l'esprit soit présent partout, et la règle informera tout ; que la raison pénètre partout, et les aspects les plus variés pourront être exprimés. S'abandonnant au gré de la main, d'un geste, on saisira l'apparence formelle aussi bien que l'élan intérieur des monts et des fleuves, des personnages et des objets inanimés, des oiseaux et des bêtes, des herbes et des arbres, des viviers et des pavillons, des bâtiments et des esplanades, on les peindra d'après nature ou l'on en sondera la signification, on en exprimera le caractère ou l'on en reproduira l'atmosphère, on les révèlera dans leur totalité ou on les suggérera elliptiquement .

Quand bien même l'homme n'en saisirait pas l'accomplissement, pareille peinture répondra aux exigences de l'esprit.

Car la Suprême Simplicité s'est dissociée, aussi la Règle de l'Unique Trait de Pinceau s'est établie. Cette Règle de l'Unique Trait de Pinceau une fois établie, l'infinité des créatures s'est manifestée. C'est pourquoi il a été dit : «Ma voie est celle de l'Unité qui, embrasse l'Universel .

vendredi 14 septembre 2007

Sentier 1

Pour l'instant pas de définition complète. Ce qui serpente entre les arbres, les arbustes et les rochers. Monte ou descend.


N.B. : Le corps n'est pas dans l'image.


jeudi 13 septembre 2007

Creux d'eau

Sur cette montagne, ou devrais-je dire dans cette montagnes, un minuscule lac entre deux strates rocheuses reflète le ciel, un bouleau et les feuilles des arbres. Je m'arrête. J'écoute. Les oiseaux s'immobilisent et ne cessent de chanter. J'attends que de furtifs animaux me révèlent la parfaite limpidité de l'eau. Elle s'écoule lentement. Je la regarde, elle oscille doucement. La clarté de l'eau est la source du ciel. Le ciel : ce mirage de l'eau.



Shitao

« Celui qui ne pourrait oeuvrer qu'à partir de la montagne et non à partir de l'eau serait comme englouti au milieu de l'océan sans connaître le rivage, ou encore serait comme la rive qui ignore l'existence de l'océan. Aussi l'homme intelligent connaît-il la rive en même temps qu'il se laisse entraîner au fil de l'eau; il écoute les sources et se complaît au bord de l'eau. »

mercredi 12 septembre 2007

Marche 1

Je marche dans la forêt Matawinienne, sur un sommet, le vent sèche ma sueur. Sur ma peau mouillée de sel, le soleil. J'aime cette sensation de suer dans la montée, cet effort récompensé par le sommet, son horizon; et dans ce sentier de la Matawinie, les odeurs de pin, la beauté des lichens et des mousses entrelacées. Dans mon carnet j'écris : Je marche dans un Bonzai. L'expression n'est pas exacte, je marche dans un Penjing. Les arbres, en majorité des pins et des sapins, poussent sur la roche, et toujours sur les sommets de la Matawinie des bleuetières. Dans cette marche, aujourd'hui ou demain, la sensation d'être plus léger, de respirer un autre air, d'être sous ce vent doux, entouré de la chaleur vivante des arbres. La lumière respirant la terre, fait naître de nouvelles sensations tumultueuses, lorsque je suis présent à ce lieu. En voilà les odeurs, en voilà les couleurs, en voilà l'espace; les trois intimement entrelacés dans la marche. En sueur, le corps ( ce que l'on appelle le corps) s'apaisant de l'effort de la montée, la respiration devenant moins heurtée, la sensation de glisser d'un lieu à l'autre, de voir et de ressentir le monde autrement, la douce opiniâtreté de l'air qui dis tu seras un autre en moi, je te respire et tu deviens pour un instant cet être d'un sommet du monde imaginé.

mardi 11 septembre 2007

Bloc erratique

Non pas météores tombés du ciel, ni même le résultat d'une guerre entre Titans ou Dieux, grandes pierres sur le sol, de dimensions variables, souvent panachées de végétation, surtout de fougères.

Elles n'ont pas chuté d'une quelconque montagne ou ont été lancées par une main majuscule, non, elles sont à la surface du sol, comme déposées, en fait, elles ont été laissées là par le mouvement des glaciers. En Mattawinie, couvertes de mousse, même ornées d'arbres, elles abondent. Les montagnes de la Matawinie sont anciennes, basses et ravinées, modelées lentement en plusieurs sommets qui forment à l'horizon une ligne sinueuse et incertaine, mais toujours harmonieuse, d'amplitude variable.

Certains sommets sont dru, d'autres plus ronds et courts, d'autres plats et longs, imposants. Les blocs erratiques ont été déposés sur ses montagnes et dans ces vallons, comme dans tout le reste du sol par la machinerie des glaciers qui a formé ce sol au sable caviardé de pierres. Les blocs erratiques n'ont pas été enfouis avec les autres pierres, ils ont été laissés là comme les traces d'un mouvement, qui fut colossal, mais pour ceux qui nous ont précédés elles étaient les signatures des mains de dieux terrifiants qui pouvaient lancer de tels cailloux à des distances phénoménales pour faire la guerre ou simplement pour s'amuser.


Blocs erratiques est le titre d'un livre d'Hubert Aquin.

jeudi 6 septembre 2007

Champignon

J'imagine en marchant que j'hallucine ces champignons. Qu'ils sont les pas dressés du néant. Ils apparaissent dans la marche, avec un pied plus ou moins long, qui porte un chapeau le plus souvent rond. Leurs couleurs varient. Ils sont jaunes, blancs, brunâtres ou rougeâtres. Ils poussent dans le sol en milliers de racines qui couvrent un très large périmètre, ce que nous voyons du champignon n'est que son organe reproducteur, le reste, enfoui, utilise les éléments nutritifs des arbres morts, des feuilles et du sol pour croître. De ce fait, ils sont considérés comme un élément important de l'écologie des milieux forestiers puisqu'ils participent à la décomposition des êtres vivants. Pendant notre marche, ils semblent surgir de rien, selon des couleurs qui tranchent parfois beaucoup avec la couleur du sol. Sous leur chapeau, des lamelles ou des tubulures contenant des spores, qui sont le fruit du champignon, minuscule, à peine discernable par l'oeil, comme poussière du rien qui féconderait les pas de celui qui cherche dans l'obscurité sa route. Dans la pénombre, ils peuvent apparaître comme ce qui ne serait venu de nulle part, comme si la vie pouvait être issue de rien; notre pensée étant encore attachée à la théorie de la génération spontanée, voir à un certain nihilisme. Nous croyons que les êtres peuvent surgir de rien, précisément. Nous forgeons notre route, convaincus que nous marchons sur ce rien du monde, alors ils apparaissent, les champignons, comme s'ils étaient surgis de notre imagination, nous les cueillons et les humons, nous interrogeant sur la comestibilité de celui-ci ou de celui-là. Ils sont si poreux qu'ils ne semblent faits de rien mais leur odeur et leur goût nous disent que nous sommes nous aussi une part de la nature, du moins, de ce monde, qui est origine également de notre pensée, de notre volonté et de notre imagination.

mercredi 5 septembre 2007

Mousse

Étoiles vertes, minuscules forêts envahissants les arbres et les roches, les dépouilles d'arbres et le sol spongieux. Verts mélangés, texture douce, feutre vivant. Dans la Mattawinie partout, sur les arbres morts, sur le roc des falaises ou des blocs erratiques, sur la moindre roche, dans cette humidité joyeuse et tendre de ces forêts ni trop denses ni trop clairsemées, telle la preuve qu'elles sont intouchées par l'homme, sauf le long de ces petits sentiers eux-mêmes couverts de mousse où on aime marcher.

Petites plantes aux formes variés, basses, vertes, rouges ou jaunes, on aimerait y dormir, être vêtu de cette fraîche couverture pendant une nuit qui serait trop longue et à notre réveil ressentir un début de jour frais, juste assez humide, doucereux, pour humer un air totalement nouveau, imprégné de la vie de ces plantes dont nous nous serions revivifiés. Puis, nous levant dans cette aube idéale, qui serait celle d'un début de monde, retirer ce manteau de mousse, pour le poser sur le sol afin qu'il rêve pour nous à l'éternité de cet instant de pur éveil.