lundi 31 décembre 2007

Vide et paysage : citation

Voici de la peinture, voici de la pensée. Je suis dans le paysage, le paysage est en moi. Je suis une montagne ou un océan, ou plutôt la montagne et l’océan m’habitent, ils ont une intention profonde. Rien de romantique, il s’agit d’un souffle, d’une énergie, je dois les laisser passer. La peinture est une écriture, je me recueille et j’atteins la « grande simplicité », le « non-séparé ». Je vais être allusif, évasif, libre, à l’aise. En réalité, je pars d’un vide actif, je reste en mouvement, j’arrive à garder tout en vol. Si je fais trop ressemblant, ce sera vulgaire, si je ne fais pas assez ressemblant, je tomberai dans la divagation. Je ne suis ni réaliste ni naturaliste.

Contrairement à ce qu’on m’a appris, la Nature raffole du vide, elle ne demande qu’à se déployer par rapport à lui. Le paysage n’est donc pas un décor, un tableau à recopier, mais un partenaire. Il me charge de parler à sa place, c’est du « spirituel animé ». Le fond est un jeu, il émerge, il s’immerge. Mon temps quotidien est celui des saisons. La société veut détruire ma vie, je la nourris en douce. Plus exactement, les montagnes ou les rivières s’en chargent pour moi. En restant assis près d’une fenêtre, avec une table propre, un pinceau et de l’encre, « j’explore les quatre coins du monde ». Un seul trait de pinceau, et c’est parti. Un seul trait de plume. Du coeur à la main, le poignet est l’organe essentiel. Je ne suis pas prisonnier de mon oeil, un coup yin, un coup yang, je rentre en contact avec ce fameux tao dont on fait un au-delà fumeux alors qu’il est la voie de la respiration elle-même. Shitao : « L’encre, en imprégnant le pinceau, porte à l’animation alerte ; le pinceau, en faisant évoluer l’encre, porte à la dimension d’esprit. » Jullien, qui analyse tout cela de très près, cite Picasso : « Si j’étais né Chinois, je ne serais pas peintre, mais écrivain. J’écrirais mes tableaux. » Bien entendu, nous sommes ici dans la poésie la plus stricte, mais surtout dans le « sans effort » (tian gong). Rien n’est fermé mais je dois sans cesse désobstruer, désobscurcir, ouvrir, éclairer. Ce que je peins, ce que j’écris sera ainsi au-delà de l’encre et du pinceau, et même au-delà des mots. Rien n’est « fini », tout se passe « comme si, sur le papier, naturellement, se produisait une peinture ». Et pourquoi pas comme si, sur le papier, naturellement, un livre s’était écrit ?»

Philippe Sollers

lundi 10 décembre 2007

Coalition pour les itinérants

Une coalition formée de groupes communautaires œuvrant auprès des sans-abri réclame du gouvernement Charest plus d'argent et une politique en matière d'itinérance afin de rendre les interventions gouvernementales, qui seraient trop éparpillées, plus efficaces.

Cette coalition déplore un manque de cohérence entre les différents programmes que ce soit en matière de prévention, de santé, de services sociaux et l'application de certaines lois.

Pendant ce temps, ses membres estiment que le phénomène de l'itinérance prend de l'ampleur au Québec et ne touche plus seulement les grandes villes comme Montréal.

En 1998, une étude de Santé Québec évaluait à plus de plus de 39 000 le nombre de personnes qui avaient recours aux refuges de nuit, aux centres de jour et aux soupes populaires à Montréal et Québec. Mais la situation aurait empiré depuis, puisqu'ils estiment à quelque 50 000 le nombre de personnes aux prises avec cette situation aujourd'hui.

Le 12 décembre prochain marquera le cinquième anniversaire de l'adoption de la loi visant à lutter contre la pauvreté et l'exclusion sociale. La coalition profite de l'occasion pour inviter la population à manifester le 12 décembre sur la Colline parlementaire à Québec afin de réclamer une véritable politique en matière d'itinérance.


Source : 24 heures actualité

mercredi 21 novembre 2007

Respiration

pour Sophie et Sam


Lèvres roses

Peau brune

Bleu azur



Tout cela est lent



Nuages rosées

Enlacés au bleu transparent

Sur un lit de branches



Tout cela respire

samedi 10 novembre 2007

Nuage au dessus de la forêt des esprits dépeuplée : Le paysage des limbes


Extrait du journal Le Monde :

Cité du Vatican -- Les théologiens du Vatican sont convenus après des mois de travaux que les limbes n'existent pas et que les petits enfants morts sans baptême vont directement au paradis, mettant fin à une tradition multiséculaire qui a tourmenté des générations de mères. Dans un document adopté avec l'accord du pape Benoît XVI, la commission théologique internationale du Vatican a conclu qu'il existe «des bases théologiques et liturgiques sérieuses pour espérer que, lorsqu'ils meurent, les bébés non baptisés sont sauvés». L'idée des limbes reflète «une vision trop restrictive du salut», ont-ils tranché
Cet avis autorisé prend le contre-pied de plusieurs siècles de croyance sur l'existence des limbes («bordure» en latin), un lieu situé entre l'enfer et le paradis où avaient été relégués les bébés morts non baptisés.


Mais que ferons tous ces non-baptisés, les Homères, les Platons, les Aristotes, qui n'ont pas reçu le précieux sacrement, puisqu'ils sont nés avant la venue du Sauveur ? Je crois que tous ceux-là se sont enfui, suivant les conseil d'Ulysse, avant d'être détruits. Ils sont dans ce grand nuage qui s'avance vers moi!

Virgile parle à Dante, chant 4 de la Divine Comédie :


Et lui à moi : « L'angoisse de ceux qui sont en bas empreint mon visage de cette pitié que tu prends pour de la frayeur. Allons ! la longue route nous presse. » Ce disant, il entra et me fit entrer dans le premier cercle qui ceint l'abîme.

Là, selon qu'en jugeait, l'ouïe, point de gémissements, mais des soupirs dont frémissait l'air éternel. Et ces soupirs venaient de la tristesse, toutefois sans souffrances, que ressentaient des troupes nombreuses et d'enfants, et de Femmes, et d'hommes.

Le bon Maître me dit : « Tu ne demandes point qui sont ces esprits que tu vois? Or, avant d'aller plus loin, je veux que tu saches qu'ils ne péchèrent point : mais, si leurs oeuvres furent bonnes, cela ne suffit, parce qu'ils ne reçurent point le baptême, qui est la porte de la foi que tu crois. Ayant vécu avant le christianisme, ils n'adorèrent point Dieu dûment, et je suis moi-même de ceux-là. Pour ces choses qui nous ont manqué, non pour autre crime, nous sommes perdus, et notre seule peine est de vivre dans le désir sans espérance. »

Une grande tristesse me prit au cœur lorsque je l'entendis ; car je reconnus des gens de haute valeur ainsi suspendus.

— Dis-moi, mon Maître, dis-moi, Seigneur, commençai-je, voulant être certain de cette foi qui vainc toute erreur, jamais aucun, par ses mérites ou les mérites d'autrui, est-il sorti d'ici pour être heureux ensuite ?

Et lui, qui comprit mon parler couvert, répondit : « J'étais nouveau en ce lieu, lorsque j'y vis venir un Puissant, couronné du signe de la victoire .

Il en tira l'ombre du premier père, d'Abel son fils, celle de Noé et celle de Moïse, législateur et obéissant ; le patriarche Abraham et le roi David ; Israël, et son père et ses enfants, et Rachel pour qui il fit tant, et beaucoup d'autres, et les fit heureux ; car je veux que tu saches qu'auparavant les âmes humaines n'étaient pas sauvées. »

Nous ne cessions point d'aller pendant qu'il parlait, mais nous traversions la forêt, je veux dire l'épaisse forêt des esprits. Nous n'étions pas encore descendu beaucoup au-dessous du sommet, quand je vis un feu rayonnant autour d'un hémisphère de ténèbres. Nous en étions encore un peu loin, mais non pas tant que je n'y discernasse en partie qu'une gent illustre occupait ce lieu.

— O toi, qui honores toute science et tout art, qui sont ceux-ci que sépare des autres l'honneur qu'on leur rend ?

Et lui à moi : « Leurs noms glorieux, dont retentit le monde où tu vis, leur acquièrent dans le ciel la faveur qui tant les élève. »

Lorsque j'entendis une voix : « Honorez le grand Poète son ombre qui était partie revient. »

Lorsque la voix se tut, je vis quatre grandes ombres venir à nous ; elles ne semblaient ni tristes, ni joyeuses.

Le bon Maître me dit : « Regarde celui qui, avec cette épée en main, marche comme seigneur devant les autres : celui-là est Homère, le poète souverain, et l'autre qui vient ensuite est Horace le satirique ; Ovide est le troisième, et le dernier Lucain ; quoiqu'à chacun d'eux, comme à moi, convienne le nom qu'a prononcé la voix seule , ils m'honorent et en cela ils font bien. »

Ainsi je vis se rassembler la belle école du roi des chants élevés, qui au-dessus des autres vole comme l'aigle.

Lorsqu'ils eurent ensemble un peu discouru, ils se tournèrent vers moi, me saluant du geste, et mon Maître en sourit :

Et plus d'honneur encore ils me firent, me recevant dans leurs rangs, de sorte que je fus le sixième parmi ces grandes intelligences. Nous allâmes ainsi jusqu'à la lumière, parlant de choses qu'il est bien de taire, comme il était bien là d'en parler. Nous vînmes au pied d'un noble château, sept fois ceint de hautes murailles, et entouré d'un gracieux petit fleuve. Nous le passâmes comme une terre ferme : j'entrai par sept portes avec ces sages, et nous arrivâmes dans une prairie d'une fraîche verdure. Là étaient des gens aux regards lents et graves, de grande autorité dans leur apparence : ils parlaient peu et d'une voix douce. Nous nous retirâmes à part, en un lieu ouvert, lumineux et haut, de sorte que tous se, pouvaient voir. Là, devant moi, sur le vert émail me furent montrés les grands esprits, et de leur vue encore en moi-même je m'exalte. Je vis Electre, accompagnée de beaucoup d'autres, parmi lesquels je reconnus Hector, et Enée, et César, armé de ses yeux d'épervier. Je vis Camille et Penthésilée de l’autre côte ; je vis aussi le roi Latinus assis avec sa fille Lavinie. Je vis ce Brutus qui chassa Tarquin, Lucrèce, Julia, Marzia et Cornelia , et, seul à l'écart, Saladin . Puis ayant levé un peu plus les yeux, je vis le maître de ceux qui savent , assis au milieu de la Camille philosophique. Tous l'admiraient, tous lui rendaient honneur. Là je vis Socrate et Platon, qui se tiennent plus près de lui que les autres ; Démocrite, qui soumet l'univers au hasard ; Diogène, Anaxagore et Thaïes ; Empédocle, Héraclite et Zénon ; et je vis celui qui si bien décrivit les vertus des plantes, je veux dire Dioscoride ; je vis Orphée, Tullius et Livius , et Sénèque le philosophe moral; Euclide le géomètre, Ptolémée, Hippocrate, Evicenne et Galien, Averroès qui fit le grand Commentaire. Je ne saurais les nommer tous, car tellement me presse mon long sujet, que maintes fois le dire reste en arrière des choses. La troupe des six se sépara en deux : le sage Guide, par une autre route, me conduisit, hors de l'air tranquille, dans l'air qui frémit, et je vins en un lieu où rien ne luit.

Sous le tunnel Rachel

J'arrive sous le tunnel Rachel, je distingue un mouvement, un homme me fait face. Son sourire force mon sourire. Il a ressenti mon incertitude. À ses pieds, je vois son lit, ses couvertes, son campement, un cercle de pierre où faire un feu. Il me parle de lui : il me dit qu'il préfère dormir ici, parce que dans les missions on le réveille trop tôt.
Je lui demande s'il n'a pas froid. Pas encore dit-il, il se résoudra à dormir entre quatre murs quand l'hiver s'installera. Je m'inquiète de savoir s'il peut trouver à manger. Il dit qu'il n'a pas de problème. Il est à deux pas du Loblaw des Shop Angus.
De l'autre côté de la track, deux cages où dorment d'autres itinérants?

lundi 5 novembre 2007

Les grands parcs de Nietzche

Il faudra prendre conscience un jour, et vraisemblablement ce jour est-il proche, de ce qui manque avant tout aux grandes villes : des lieux calmes et vastes, de vastes dimensions où méditer, des lieux possédant de longs portiques très spacieux pour le mauvais temps ou l'excès de soleil, où ne pénètre pas le vacarme des voitures et des bonimenteurs et où une bienséance plus raffinée interdise même au prêtre de prier à voix haute : des édifices et des jardins qui expriment comme un tout la sublimité de la réflexion et du cheminement à l'écart. Le temps n'est plus où l'Église détenait le monopole de la médiation, où il fallait toujours que la vita contemplentiva soit complètement vita religiosa : et tout ce que l'Église a bâti exprime cette pensée. Je ne saurais comment nous pourrions nous satisfaire de ses édifices, même si on les dépouillait de leur destination ecclésiastique; ces édifices parlent une langue bien trop pathétique et partiale, en tant que demeures de Dieu et sièges fastueux d'un commerce supramondain pour que nous, sans-dieux, puissions y penser nos pensée. Nous voulons nous être traduits en pierre et en plante, nous voulons nous promener en nous-mêmes lorsque nous parcourons ces portiques et ces jardins.

Nietzche, Le gai savoir

vendredi 2 novembre 2007

Automne 2

Je vois à travers la forêt les feuilles colorées en teintes qui se pénètrent. La lumière du ciel, tendu au dessus de moi par les hautes branches des arbres, traverse des étages de feuilles jaunes et dorées. Le sentier, devenu ligne rougeoyante, attire le regard vers la vibration chatoyante des feuilles suspendues au gris des arbres. La forêt respire, dans cette chaleur de début novembre, en ce temps nouveau d'une certaine catastrophe, elle est tendre et suave, comme une amante attendant. Dans cet automne sidérant, tout est lumineux et doux. Au repos.


dimanche 28 octobre 2007

Contre Rabaska

Nos députés ne se promènent pas souvent sur la terrasse Dufferin, s'ils le faisaient et s'ils étaient sensibles au paysage, le décret autorisant le projet Rabaska n'aurait pas été promulgué. Je joins ma voix à ceux qui s'y opposent, au nom d'une mémoire et d'un respect du paysage, grandiose à cet endroit.


samedi 27 octobre 2007

Sollers 2

La thèse que pose Nietzsche pour finir est la suivante : puisque la plèbe est en haut aussi bien qu’en bas, et ça va continuer de plus belle, il faut une aristocratie d’esprit. Mais en quoi la noblesse consiste-t-elle désormais ? Blog de Sollers
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Je me suis abonné au blog Sollers et j'imagine que c'est Sollers qui y parle (écrit). En fait, il fait beaucoup de copier-coller, quoiqu'il s'efforce aussi de bloguer. Le lisant, me sentais-je moi aussi partie de cette aristocratie de l'esprit à laquelle il me faudrait appartenir? En ai-je la noblesse ? En ai-je l'esprit?
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La force de Sollers est toujours de remettre en cause la littérature, d'en convoquer les fondements. Voir sans voir, c'est-à-dire lire et entendre, et entendant, voir ce qui ne peut être vu.
Le fondement de la littérature étant de remettre en cause, puisque c'est l'art de la fiction, de dire la vérité par la fiction rend le réel fictif, l'auteur étant inclus dans ce jeu... comme maître de jeu?
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Lecture de Paradis 2, quelques beaux moments, des phrases toujours claires, une énonciation atomistique, chaque mot disposé pour foudroyer (vous voulez être Juliette?). J'ai été surtout marqué par l'apparition de Virgile dans le texte et puis ces moments de pur bonheur, quand la chape du discours social tombe ( la chape de la parodie tombe – pour devenir paradis). Dire para. L'art de Sollers : ce nouveau genre littéraire : le paradis. Parodier le discours pour montrer qu'il recouvre ces états de paradis, quand le corps est convié à sa parole véritable, à son réel vibrato. Question de résonnance?
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L'IRM, série de résonateurs. La longueur d'onde étant déterminée par la longueur de la corde qui relie deux points, l'être à identité multiple résonne de la distance entre ces multiples identités puisqu'il ne peut être un sous le regard de l'autre, il sera plusieurs liés entre eux, qui résonnent. Pouvoir de résonnance, vibrato d'une voix qui en contient l'harmonique de plusieurs. Entre Sollers (Joyeau) et Sollers l'écrivain, premier vibrato.
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Paradis. Il y donne sa formule de l'être et du néant, de l'infini. Tout cela découle d'une expérience fondamentale.
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Je dois y lire ce que dit mon fils : il est facile d'écrire des tragédies. Il sera plus difficile d'écrire la Comédie du monde. Pour Sollers, l'art suprême : la paradie.
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Dans le rythme de Paradis 2, ces longues parodies d'énonciation sociales puis la percée, la trouée, la magnificence de certains moments. Comme dans La recherche, où l'on trouve de longues descriptions des usages sociaux ou des actions des personnages, comme les blasons de Charlus, puis soudain, traversée de la beauté, on pourrait dire poésie, fulgurance de l'instant.
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Le problème du noble ou de l'aristocrate est qu'il peut avoir la tête tranchée. C'est sûrement mieux du point de vue Sollersien que de ne pas avoir de corps. Je suis assez d'accord. D'autres aussi n'ont ni corps, ni pensée, la faim leur arrache le cerveau. Mais ce n'est pas une idée juste, du moins, équivalente dans le système de Sollers. Mais je ne joue pas franc jeu! Tout chose étant égale par ailleurs, on pourrait dire qu'il est préférable d'avoir la tête tranchée, un jour, que de ne pas avoir de corps du tout, du moins de ne plus posséder ce corps. C'est le pourquoi du crâne de Sollers dans Une vie divine, ce léger paquet d'os qu'il dépose là où il va, là où il se repose. C'est ce crâne d'une tête tranchée par cette révolution avortée, qui aura tué ces aristocrates ( l'étaient-ils encore ( sauf Sade bien entendu)) en même temps que l'idée de l'aristocratie.
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Une éthique chez Sollers. La constance d'une position.
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Pour moi Femmes n'a jamais traité que du pouvoir des femmes. Histoire d'un homme qui navigue entre les formes de ces pouvoirs pour y échapper – et les traverser. Comme Ulysse. N'oublions pas Circé. Et Ithaque....
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Influence de Ponge sur Sollers. Pour Sollers, dans l'écriture de Ponge chaque mot est comme un sculpture sonore, et chaque écrit un mobile fascinant qui a une véritable présence dans le temps. C'est ce que veut affirmer Sollers dans Paradis. Le roman est un espace et un temps dans lequel on entre réellement, puisque l'espace sonore existe, et que son temps est la phrase ( dans le livre – qui n'est pas seulement ce qui est imprimé).
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Évidemment, Virgile accompagne Dante en enfer, après qu'il soit entré par cette porte dérobée au sein du paysage. C'est ce Virgile qui est dans Paradis. J'ai toujours pensé même après n'avoir lu que des brides de Paradis, que ce livre montrait un enfer et que les livres qui ont suivi nommaient le Paradis. Paradis dit cet enfer qui est ce bloc continu d'une énonciation sociale et sexuelle du corps de laquelle nous pouvons nous échapper parfois, de laquelle il nous faut toujours nous évader.
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Ce que j'ai affirmé dans Sollers 1 n'est pas tout à fait juste. Pour Sollers la Société ne peut changer, elle restera la même. Pour ce qui est de l'homme ou plutôt de l'humain, le même constat s'applique. L'humain est ce qui sera fabriqué par faute d'individuation de chacun. En ce sens le rapport entre le corps et l'espace sonore, tel que je l'ai défini dans Sollers 1 n'est pas exact. D'une certaine façon le corps est dans la voix, comme écriture. Pour que l'écriture soit un geste total, il faut que le corps y passe en entier, éjecté, selon une dialectique. Nié (éjecté) pour apparaître comme la véritable individuation de celui qui parle, mobile dans le temps, par son corps, mais dans sa voix.
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«....Au contraire est un oiseau spirituel à animalité de soie et d’acier. » (Blog Sollers, article sur Mozart). C'est ce qui est recherché. Cette animalité tendue. L'homme n'est plus confronté à la nature, il ne peut évoluer : sa pensée s'est arrêtée, s'est encagée. Il lui faut la confrontation directe du corps avec l'abrupt, qui est aussi le temps, qui est aussi la sexualité dans ce qu'elle pourrait avoir de plus incisif ou si l'on veut de plus innocent.
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«Chaque époque a ses symptômes, la nôtre tourne de plus en plus autour de l’enfant mort, voire du déni de maternité avec mise au congélateur des petits cadavres.» Dans le fonds, Sollers est gentil, il veut le bien de l'humanité – ( c'est surement un être adorable!). Il ne veut pas que nous devenions des machines. Il veut que nous continuions à avoir de vraies mères!
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«La joie devant la mort contre toute immortalité» Georges Bataille. On retrouve le même mépris de l'immortalité chez Nietsche.
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«La prise de la Bastille, c'est ce rouleau, dont la disparition faisait pleurer à Sade des « larmes de sang ». Bombe de l'anti-loi, révélation minutieuse de toutes les terreurs et de toutes les horreurs possibles, en abyme, de ce qui est en train de se déchaîner dans l'Histoire, à cette époque et depuis. Puissance du style, ampleur brûlante de l'imagination, composition acharnée de plume et d'encre, météorite ravageant l'hypocrisie millénaire, stupeur.» Philippe Sollers, Blog et Nouvel Observateur.
L'écriture révèle les dessous de l'histoire, les dessous du désir, les dessous de la pulsion de mort, les véritables motifs des gestes, au-delà du discours. L'hypocrisie du crime démasquée par la mise en scène ultime du crime dans le plaisir.
Cet argumentaire se tient, même s’il reste toujours les crimes, les tortures, la douleur. Je pourrais dire que pour moi Sade est un grand écrivain parce qu'il est celui qui met en scène de façon la plus radicale le rapport du plaisir et de la douleur.Il écrit son désir sans concession et il est toujours dans le désir d'écrire. Mais cette aristocratie de Sade est-elle la noblesse dont parle Nietzche, et la volonté de puissance qu'elle exalte est-elle celle de Nietsche?
Sade nous tend un piège, soit à prendre cette fiction pour une réalité, il s'agit d'une représentation et nous sommes toujours sur le point d'y succomber, et on pourrait dire que le monde y succombe chaque jour dans le crime, le meurtre, le sang.
On pourrait dire aussi, comme Levinas, que la conception du rapport du corps et de l'esprit qui se fait jour dans Sade ne peut mener qu'à un désastre social. Mais pour Sollers, le social est un désastre.
En somme, Sollers ne dit pas tout de son rapport à Sade. Cette féroce écriture est une volonté d'érotisation qui mène à une littérature du crime et de la mort. Mystère que n'entame pas tout à fait dans tous ses aboutissements Sollers. Il se réserve une pensée définitive qu'il ne nous livre pas. Il enveloppe Sade de son propre mystère. Il en est en quelque sorte la reliure Pleiade 1982.
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J'imagine mal Sollers se livrer au travail d'éditer son Blog. Il confie surement le tout à sa secrétaire. Mais ce travail ne fait pas partie de sa description de tâches. Que fait Sollers pour qu'elle accepte d'accomplir ce léger surcroit de travail. Il lui lance des billets doux? Il lui donne du plaisir ? Il l'invite à diner? Je suis surement un pervers. Non, Sollers est un bon garçon, il fait tout lui-même, il ne l'oblige pas à faire ce qu'elle ne veut pas faire. Il la respecte parce qu'il a peur de sa bouche de crocodile. Ou il laisse parfois une note nonchalante sur son bureau : «Vous serez assez gentille pour me bloguer ça, Amandine.» Oui Amandine ! c'est pour les travaux spéciaux, dans la vraie vie elle s'appelle Mireille.

mercredi 24 octobre 2007

Je cours

Si je comprends bien, il n'y a jamais eu de temps, que cet espace. ( J’avais écrit: Si je comprends bien, il n'y a jamais eu de temps, que ce long ruban de couleurs. Je devrais écrire: Si je comprends bien, il n'y a jamais eu de temps, que cette liberté de se mouvoir dans toutes les dimensions.)

Si je comprends bien, il n'y jamais eu d'espace, que cette nage dans le temps. ( J'avais écrit: Si je comprends bien, il n'y jamais eu d'espace, que cette nage dans une matière à la fois translucide et opaque qui semble m'entourer : air comme eau, arbres comme rochers. J'aurais pu écrire: Si je comprends bien, il n'y jamais eu d'espace, que ce qui semble descendre dans le sol, infiniment et ce qui sembler monter vers le ciel, infiniment. Je voulais écrire : Si je comprends bien, il n'y jamais eu d'espace, que ce milieu dans lequel je me glisse, le temps.)

Je cours dans les feuilles rouges. Je cours dans les feuilles orangées. Je cours dans les feuilles jaunes.

Je m'arrête. Ils (temps et espace) s'assemblent puisque je les écris. J'étais immobile.

Route et chemin : Kundera

Milan Kundera - routes et chemins

Chemin : bande de terre sur la quelle on marche à pied. La route se distingue du chemin non seulement parce qu'on la parcourt en voiture, mais en ce qu'elle est une simple ligne reliant un point à un autre. La route n'a par elle-même aucun sens; seuls en ont les deux poins qu'elle relie. Le chemin est un hommage à l'espace. Chaque tronçon du chemin est en lui-même doté d'un sens et nous invite à la halte. La route est une triomphale dévalorisation de l'espace qui aujourd'hui n'est plus rien d'autre qu'une entrave aux mouvements de l'homme, une perte de temps.

Avant même de disparaître du paysage, les chemins ont disparu de l'âme humaine: l'homme n'a plus le désir de cheminer et d'en tirer une jouissance. Sa vie non plus, il ne la voit pas comme un chemin, mais comme une route: comme une ligne menant d'un point à un autre, de grade de capitaine à grade de général, du statut d'épouse au statut de veuve. Le temps de vivre s'est réduit à un simple obstacle qu'il faut surmonter à une vitesse toujours croissante.
(...)
Dans le monde des routes, un beau paysage signifie : un ilot de beauté, relié par une longue ligne à d'autres ilôts de beauté.
Dans le monde des chemins, la beauté est continue et toujours changeante: à chaque pas elle nous dit «Arrêtes-toi!».

Milan Kundera, L'immortalité

Obstacle

Devant l'étendue et la puissance de cette nature ( cet univers) qui m'a façonné je n'ai d'autre choix que de me projeter tout entier dans l'infini ( d'être lancé comme infini), quand je dis je, je veux dire ma peau, mes muscles, mes os et mes pensées. En ceci, je retrouve le sourire.

vendredi 19 octobre 2007

Marche d'automne

Texte retiré temporairement


Publié dans la revue Estuaire no. 133 été 2008 intitulé Jardins d'ombre. En librairie.

jeudi 18 octobre 2007

Paysage de la lecture : Proust

Voici un des paysages de lecture de Proust :

Mais après le jeu obligé, j’abrégeais la fin du goûter apporté dans des paniers et distribué aux enfants au bord de la rivière, sur l’herbe où le livre avait été posé avec défense de le prendre encore. Un peu plus loin, dans certains fonds assez incultes et assez mystérieux du parc, la rivière cessait d’être une eau rectiligne et artificielle, couverte de cygnes et bordée d’allées où souriaient des statues, et, par moments sautelante de carpes, se précipitait, passait à une allure rapide la clôture du parc, devenait une rivière dans le sens géographique du mot – une rivière qui devait avoir un nom, – et ne tardait pas à s’épandre (la même vraiment qu’entre les statues et sous les cygnes ?) entre des herbages où dormaient des boeufs et dont elle noyait les boutons d’or, sortes de prairies rendues par elle assez marécageuses et qui, tenant d’un côté au village par des tours informes, restes, disait-on, du moyen âge, joignaient de l’autre, par des chemins montants d’églantiers et d’aubépines, la « nature » qui s’étendait à l’infini, des villages qui avaient d’autres noms, l’inconnu. Je laissais les autres finir de goûter dans le bas du parc, au bord des cygnes, et je montais en courant dans le labyrinthe jusqu’à telle charmille où je m’asseyais, introuvable, adossé aux noisetiers taillés, apercevant le plant d’asperges, les bordures de fraisiers, le bassin où, certains jours, les chevaux faisaient monter l’eau en tournant, la porte blanche qui était la « fin du parc » en haut, et au-delà, les champs de bleuets et de coquelicots. Dans cette charmille, le silence était profond, le risque d’être découvert presque nul, la sécurité rendue plus douce par les cris éloignés qui, d’en bas, m’appelaient en vain, quelquefois même se rapprochaient, montaient les premiers talus, cherchant partout, puis s’en retournaient, n’ayant pas trouvé ; alors plus aucun bruit ; seul de temps en temps le son d’or des cloches qui au loin, par delà les plaines, semblait tinter derrière le ciel bleu, aurait pu m’avertir de l’heure qui passait ; mais, surpris par sa douceur et troublé par le silence plus profond, vidé des derniers sons, qui le suivait, je n’étais jamais sûr du nombre des coups. Ce n’était pas les cloches tonnantes qu’on entendait en rentrant dans le village – quand on approchait de l’église qui, de près, avait repris sa taille haute et raide, dressant sur le bleu du soir son capuchon d’ardoise ponctué de corbeaux – faire voler le son en éclats sur la place « pour les biens de la terre ». Elles n’arrivaient au bout du parc que faibles et douces et ne s’adressant pas à moi, mais à toute la campagne, à tous les villages, aux paysans isolés dans leur champ, elles ne me forçaient nullement à lever la tête, elles passaient près de moi, portant l’heure aux pays lointains, sans me voir, sans me connaître et sans me déranger.

Sur la lecture, Marcel Proust

samedi 6 octobre 2007

Aster

Asters de fin d'été, le long des sentiers ou des routes, blanches ou bleu-mauves, étoiles de la fin des longs jours, du froid revenu dans la nuit et dans nos os, alors que nous nous réfugions à la brunante dans nos maisonx abandonnant les veilles sur les balcons ou les vérandas. Fleurs d'asters cordifoliés, qui pourraient être cueillis par nos mains afin de resplendir dans la pénombre, sur la table, au bout de leur tige portant des feuilles en forme de coeur, au bout du jour, avant la nuit, avant la fin de l'été.

Aster cordifolié, premier aster d'Amérique découvert, puis amené en France pour y fleurir dans les jardins d'Europe. Ici, méconnu, inutilisé, poussant le long des maisons, mauvaise herbe pour la plupart, fleur simple, tenace et nécessaire de la fin de cet été magnifique où j'ai parcouru tant de sentiers où je la voyais poindre entre les verges d'or, des rudbeckies et des eupatoires. Fleur frêle et presque douce, étoile de la fin de l'été.

Herbier Matawin

Un organisme en Matawinie, Le Groupe Territoire Culturel, fait la jonction en art et nature. Il soutient la crétion d'un art forestier par son initiative du Centre de recherche et d'expérimentation des arts forestiers. Il a produit un herbier numérique de la Matawinie que l'on peut consulter à l'adresse web : http://www.territoire.org/FRANCAIS/CREAF/HERBIER/intro.html.

lundi 24 septembre 2007

Ciel clair

Pourquoi le ciel est-il si clair ? Son bleu pâle teinte d'une luminosité tendue les mouvements colorés
d'une terre rivée à ses âges. Le temps ne passe plus ? Seule la couleur que j'énonce me distingue de l'horizon. Je suis ce temps qui a passé.

Automne 1

Marcher dans le rouge. Atteindre un sommet. Un paysage fait d'écoulements de couleurs. Des fleuves de rouges, des rivières de jaunes passent entre des rives vertes et bleus lacs. Au plus loin, un léger sfumato nous entoure. Il pourrait être de la couleur de notre fin, il a celle de notre corps.

Voile

J'ai gravi cette montagne. Une fois, dix fois, cent fois? Au sommet de la montagne, dans l'air à peine translucide, j'entrevois la silhouette estompée d'un sapin. Un peu au-delà, dans les teintes de blanc, du gris passe et disparaît. Le paysage est un voile qui ondule lentement, un tissu froid fait d'ombres et de pâles éclaircies. Demain, dans la transparence de l'air, entouré d'un voile vibrant de couleurs, je gravirai cette montagne.

vendredi 21 septembre 2007

Marche 3

J'arrive au sommet de cette montagne, en sueur, dans ce sentier, où j'émerge dans la lumière. J'entends un bruissement de mots, un ensemble indéfini de phrases qui sont à la fois en moi et dans le paysage. Cet écoulement continu de sons fait parti de l'espace, du paysage, d'un infini calcul dans lequel je suis entré. Ce calcul infini m'informe, par ce flux continu de mots, de son existence ou plutôt, il est au coeur de mon existence, puisque je suis celui qui marche. Entrant dans ce paysage, marchant dans ce sentier, devenu nombre de son calcul, j'entends des mots et des sons déferler dans ma pensée. Ils sont ce calcul infini qui me projette d'un lieu à un autre, puisque ce calcul est l'espace même qui produit le temps, ma marche et le temps de ma marche. Si ici je m'arrête pour entendre, par ici je veux dire dans ce lieu où j'écris, je perçois tous ces mots, ils me dictent leur présence, puisqu'ils sont dans cet espace qui est à la fois calcul et hasard, bruit et musique. Ces mots je les choisis puisqu'ils me forment et je suis de nouveau dans ce sentier. J'ai fait un pas de plus entouré de sapins aux odeurs enivrantes sur ces pierres couvertes de mousses vertes et bleues, d'où émerge une verge d'or. Mon pied touche la pierre en un frottement sec. Puisque je suis sur une montagne, à son sommet et que je vois l'horizon fourmillant de mots, j'entends un son qui enveloppe cet arbre, le gravant dans ma mémoire. La sueur coule sur mon front et tombe, empreinte éphémère de sel sur la pierre . Je suis dans une fluctuation infinie de mots et de chiffres, au centre d'un calcul de chaque instant, aux innombrables variables, qui me lance vers un autre lieu. Toujours je l'entends ici ou là-bas, fourmillant de mots, il ne peut être arrêté, seulement être écrit, pour se lier à celui qui entend. Ce calcul est ces mots que j'entends avant de les écrire, il est l'espace qui, à chaque seconde, informe l'écoute d'un jaillissement de mouvements ou de couleurs, ils est mes bras qui s'avancent pour abolir la frontière entre ici et là, en écrivant ces mots. Je suis ici et là-bas. Dans cette tension sonore, je donne à l'espace la note d'une fin et d'un début, puisque ces mots m'enlacent tel un espace et que je lance ces mots délimitant l'espace de ma marche. Je vis cette marche, je suis au sommet, j'entends tous les mots du jour. Et ce soleil qui fait surgir les odeurs, cette fine brise, juste assez fraîche pour baigner mon corps de douceur, ce lent défilement de couleurs qui me traversent. Je vais être inventé au prochain instant, un espace affirme mon existence, je vais l'écrire. Je suis ici et là-bas, je suis un geste de trop, que j'inscris dans cet espace qui se tend de mots, poursuit sa dictée folle, dans l'instant je la saisis, à l'instant je fais un autre pas.

jeudi 20 septembre 2007

Marche 2

Je marche et je vois ces arbres dont le nombre m'échappe. Devrais-je dire des arbres au nombre incalculable, indéfini ou encore, comme Borges, des arbres dont on peut dire qu'ils sont en nombre fini. Sur ma route, en nombre fini, ils apparaissent, comme issus de mon regard et de ma pensée, qui les compte, avant qu'un autre regard et une autre pensée ne les voit et ne les compte à nouveau, et ce, indéfiniment. Nécessairement, le nombre de chaque chose qui se pose sous mon regard peut-être calculé, ou faire l'objet d'un calcul. Ce calcul compte les millions de choses qui peuplent cette forêt où je marche et les milliards d'actions de ces plantes, de ces animaux de ces insectes, à chaque instant s'entrelaçant entre elles, formant une toile d'évènements aléatoires à plusieurs dimensions. Ce calcul, qui compte dans sa folie la probabilité de l'action de chaque vivant, qui place les choses à l'endroit où mon regard et ma pensée les rencontrent, se connait-il, comme moi, quand je calcule le nombre de mes pas ou le nombre des arbres qui passent devant moi? Le premier acte de la conscience n'est-il pas de différencier une chose de l'autre et donc de pouvoir les énumérer, en les comptant. Ce calcul est-il conscient de son irrémédiable opération qui s'étend sur toutes les choses depuis le premier chiffre, ce zéro, qui ne se compte pas? Ce calcul fait de tous les gestes de ces vivants de la forêt qui émergent, s'entrelacent et meurent, existe de toute façon, même sans conscience, puisque l'espace et le temps existent et qu'ils peuvent être décrits par une opération mathémathique. Ne sait-il pas, ce calcul, comme moi, la signification éphémère du chiffre trente ou du chiffre mille, ne sait-il pas qu'il compte un nombre défini d'arbres dans la forêt pendant que se poursuit sa marche inexorable, sans moi, qui ai quitté la forêt? Me compte-t-il dans son calcul quand j'arrive sur ce sentier, entouré d'arbres dont le nombre est défini pour un instant dans ce calcul, sous mon regard et ma pensée? Il est comme moi, capable de saisir qu'il calcule et ce calcul même dépassera toujours de beaucoup les possibilités de ma pensée. À chaque instant, dans cette forêt, s'interpénétrant les actions des animaux, des insectes et le vent dans les feuilles. Ces évènements qui s'entrelacent entre eux selon une logique mathématique complexe et aléatoire peuvent être calculés, et ce calcul se produit au moment même où ces évènements surviennent. Il sait qu'il calcule les évènements de cette forêt puisqu'il est les évènements de cette forêt, comme je sais que je marche puisque je suis celui qui marche dans cette forêt, entouré par au nombre parfois indéfini ou parfois fini d'arbres. À chaque instant se poursuit ce calcul infini, en tenant compte de l'aléatoire de ma marche ou de ce loup imaginaire qui broie le cou d'une martre, comptant les possibilités infinies, attachant entre elles leur aléatoire présence, sur toute la forêt et au-delà de ma marche, sur tout l'horizon et au-delà de l'horizon, sur tous les horizons. D'une certaine façon c'est son opération qui me fait surgir sur le sentier, puisque je suis probable, comptant ou non les arbres, moi qui suis incapable de calculer la probabilité simple que telle feuille à l'automne tombe ou non à cet endroit précis du sentier à cet instant, ravissant de son rouge dense ma pensée. Mais si moi, je pourrais calculer et l'aléatoire de ma marche et celui de ces innombrables vivants qui s'entrelacent dans la forêt, je serai ce calcul, qui du zéro a surgi pour y retourner. Pour l'instant, je suis une part de ce calcul, qui ne sait pas comme moi ce que j'écrirai de lui ou de moi avant que je ne l'écrive, mais qui sait que je ferai sous mes doigts surgir un chiffre aléatoire, un hasard qui sera le nombre d'un calcul infini, dès que mes doigts auront cessé leurs mouvements, le surprenant d'un improbable chiffre, qui surgit sans que personne ne l'ait convoqué à bouleverser l'ordre des choses.

mardi 18 septembre 2007

Arbre creux


Dong non pas crac mais le dong d'un tambour au creux de la forêt, le long du sentier, tambour creusé par un lent pourrissement du centre qui ne touche pas l'écorce de l'arbre. Dans la forêt un immense bonsaï fait vibrer les feuilles et les branches des autres arbres de sa présence comme s'il réclamait la main qui le ferait sonore, c'est à dire creusé par le temps. Il nous surplombe, cet arbre, son vide on désire y entrer pour entendre la forêt, être dans sa cache pour saisir tout autrement le paysage, lancer un regard vers le haut de son fut évidé pour voir le ciel trembler un peu de ce espace particulier, foisonnant de matière perdue, orné de branches et de feuilles tournoyantes, qui voleraient avec lui s'il pouvait s'élever, si ses racines elles-mêmes étaient faites de ce vide qui comble son coeur de nos regards, nous qui nous arrêtons devant lui, imaginant ce geste que nous n'osons faire avec l'amplitude nécessaire : faire vibrer cet arbre et avec lui le sol et la forêt, amorcer le rythme d'une musique qui cesserait à peine, s'éteindrait lentement à la nuit, une fois la rivière bruissante du jour terminée. Dong et dong, Tam ti de lam, lame et lente, tendre et sec, le long du jour, dam ti de dam, la main caresse, elle bat un peu, le bois dong et dang, le vide repousse le vide, l'arbre monte vers le ciel, l'entourant, le protégeant, nous le donnant en une improbable musique, un exil de l'oeil vers le dedans enlevé des choses. Nous aurions volé comme cet arbre si nos racines auraient été creuses, pour aujourd'hui, dans cet instant de la rencontre avec cette éphémère présence du vide, nous imaginons cette musique, ample en nos torses, en notre respiration, elle rejoint la forêt qui vibre de nos pas qui s'éloignent de l'arbre creux.


samedi 15 septembre 2007

Shitao 2

Que l'esprit soit présent partout, et la règle informera tout ; que la raison pénètre partout, et les aspects les plus variés pourront être exprimés. S'abandonnant au gré de la main, d'un geste, on saisira l'apparence formelle aussi bien que l'élan intérieur des monts et des fleuves, des personnages et des objets inanimés, des oiseaux et des bêtes, des herbes et des arbres, des viviers et des pavillons, des bâtiments et des esplanades, on les peindra d'après nature ou l'on en sondera la signification, on en exprimera le caractère ou l'on en reproduira l'atmosphère, on les révèlera dans leur totalité ou on les suggérera elliptiquement .

Quand bien même l'homme n'en saisirait pas l'accomplissement, pareille peinture répondra aux exigences de l'esprit.

Car la Suprême Simplicité s'est dissociée, aussi la Règle de l'Unique Trait de Pinceau s'est établie. Cette Règle de l'Unique Trait de Pinceau une fois établie, l'infinité des créatures s'est manifestée. C'est pourquoi il a été dit : «Ma voie est celle de l'Unité qui, embrasse l'Universel .

vendredi 14 septembre 2007

Sentier 1

Pour l'instant pas de définition complète. Ce qui serpente entre les arbres, les arbustes et les rochers. Monte ou descend.


N.B. : Le corps n'est pas dans l'image.


jeudi 13 septembre 2007

Creux d'eau

Sur cette montagne, ou devrais-je dire dans cette montagnes, un minuscule lac entre deux strates rocheuses reflète le ciel, un bouleau et les feuilles des arbres. Je m'arrête. J'écoute. Les oiseaux s'immobilisent et ne cessent de chanter. J'attends que de furtifs animaux me révèlent la parfaite limpidité de l'eau. Elle s'écoule lentement. Je la regarde, elle oscille doucement. La clarté de l'eau est la source du ciel. Le ciel : ce mirage de l'eau.



Shitao

« Celui qui ne pourrait oeuvrer qu'à partir de la montagne et non à partir de l'eau serait comme englouti au milieu de l'océan sans connaître le rivage, ou encore serait comme la rive qui ignore l'existence de l'océan. Aussi l'homme intelligent connaît-il la rive en même temps qu'il se laisse entraîner au fil de l'eau; il écoute les sources et se complaît au bord de l'eau. »

mercredi 12 septembre 2007

Marche 1

Je marche dans la forêt Matawinienne, sur un sommet, le vent sèche ma sueur. Sur ma peau mouillée de sel, le soleil. J'aime cette sensation de suer dans la montée, cet effort récompensé par le sommet, son horizon; et dans ce sentier de la Matawinie, les odeurs de pin, la beauté des lichens et des mousses entrelacées. Dans mon carnet j'écris : Je marche dans un Bonzai. L'expression n'est pas exacte, je marche dans un Penjing. Les arbres, en majorité des pins et des sapins, poussent sur la roche, et toujours sur les sommets de la Matawinie des bleuetières. Dans cette marche, aujourd'hui ou demain, la sensation d'être plus léger, de respirer un autre air, d'être sous ce vent doux, entouré de la chaleur vivante des arbres. La lumière respirant la terre, fait naître de nouvelles sensations tumultueuses, lorsque je suis présent à ce lieu. En voilà les odeurs, en voilà les couleurs, en voilà l'espace; les trois intimement entrelacés dans la marche. En sueur, le corps ( ce que l'on appelle le corps) s'apaisant de l'effort de la montée, la respiration devenant moins heurtée, la sensation de glisser d'un lieu à l'autre, de voir et de ressentir le monde autrement, la douce opiniâtreté de l'air qui dis tu seras un autre en moi, je te respire et tu deviens pour un instant cet être d'un sommet du monde imaginé.

mardi 11 septembre 2007

Bloc erratique

Non pas météores tombés du ciel, ni même le résultat d'une guerre entre Titans ou Dieux, grandes pierres sur le sol, de dimensions variables, souvent panachées de végétation, surtout de fougères.

Elles n'ont pas chuté d'une quelconque montagne ou ont été lancées par une main majuscule, non, elles sont à la surface du sol, comme déposées, en fait, elles ont été laissées là par le mouvement des glaciers. En Mattawinie, couvertes de mousse, même ornées d'arbres, elles abondent. Les montagnes de la Matawinie sont anciennes, basses et ravinées, modelées lentement en plusieurs sommets qui forment à l'horizon une ligne sinueuse et incertaine, mais toujours harmonieuse, d'amplitude variable.

Certains sommets sont dru, d'autres plus ronds et courts, d'autres plats et longs, imposants. Les blocs erratiques ont été déposés sur ses montagnes et dans ces vallons, comme dans tout le reste du sol par la machinerie des glaciers qui a formé ce sol au sable caviardé de pierres. Les blocs erratiques n'ont pas été enfouis avec les autres pierres, ils ont été laissés là comme les traces d'un mouvement, qui fut colossal, mais pour ceux qui nous ont précédés elles étaient les signatures des mains de dieux terrifiants qui pouvaient lancer de tels cailloux à des distances phénoménales pour faire la guerre ou simplement pour s'amuser.


Blocs erratiques est le titre d'un livre d'Hubert Aquin.

jeudi 6 septembre 2007

Champignon

J'imagine en marchant que j'hallucine ces champignons. Qu'ils sont les pas dressés du néant. Ils apparaissent dans la marche, avec un pied plus ou moins long, qui porte un chapeau le plus souvent rond. Leurs couleurs varient. Ils sont jaunes, blancs, brunâtres ou rougeâtres. Ils poussent dans le sol en milliers de racines qui couvrent un très large périmètre, ce que nous voyons du champignon n'est que son organe reproducteur, le reste, enfoui, utilise les éléments nutritifs des arbres morts, des feuilles et du sol pour croître. De ce fait, ils sont considérés comme un élément important de l'écologie des milieux forestiers puisqu'ils participent à la décomposition des êtres vivants. Pendant notre marche, ils semblent surgir de rien, selon des couleurs qui tranchent parfois beaucoup avec la couleur du sol. Sous leur chapeau, des lamelles ou des tubulures contenant des spores, qui sont le fruit du champignon, minuscule, à peine discernable par l'oeil, comme poussière du rien qui féconderait les pas de celui qui cherche dans l'obscurité sa route. Dans la pénombre, ils peuvent apparaître comme ce qui ne serait venu de nulle part, comme si la vie pouvait être issue de rien; notre pensée étant encore attachée à la théorie de la génération spontanée, voir à un certain nihilisme. Nous croyons que les êtres peuvent surgir de rien, précisément. Nous forgeons notre route, convaincus que nous marchons sur ce rien du monde, alors ils apparaissent, les champignons, comme s'ils étaient surgis de notre imagination, nous les cueillons et les humons, nous interrogeant sur la comestibilité de celui-ci ou de celui-là. Ils sont si poreux qu'ils ne semblent faits de rien mais leur odeur et leur goût nous disent que nous sommes nous aussi une part de la nature, du moins, de ce monde, qui est origine également de notre pensée, de notre volonté et de notre imagination.

mercredi 5 septembre 2007

Mousse

Étoiles vertes, minuscules forêts envahissants les arbres et les roches, les dépouilles d'arbres et le sol spongieux. Verts mélangés, texture douce, feutre vivant. Dans la Mattawinie partout, sur les arbres morts, sur le roc des falaises ou des blocs erratiques, sur la moindre roche, dans cette humidité joyeuse et tendre de ces forêts ni trop denses ni trop clairsemées, telle la preuve qu'elles sont intouchées par l'homme, sauf le long de ces petits sentiers eux-mêmes couverts de mousse où on aime marcher.

Petites plantes aux formes variés, basses, vertes, rouges ou jaunes, on aimerait y dormir, être vêtu de cette fraîche couverture pendant une nuit qui serait trop longue et à notre réveil ressentir un début de jour frais, juste assez humide, doucereux, pour humer un air totalement nouveau, imprégné de la vie de ces plantes dont nous nous serions revivifiés. Puis, nous levant dans cette aube idéale, qui serait celle d'un début de monde, retirer ce manteau de mousse, pour le poser sur le sol afin qu'il rêve pour nous à l'éternité de cet instant de pur éveil.


lundi 27 août 2007

Arbre chevauché

Des arbres se glissent dans la vie d'une étrange façon. Ils chevauchent les cadavres des arbres, ils lancent leurs racines dans la pourriture d'une souche, s'élancent de la mort pour toucher à la lumière. Ainsi, sur ce sentier, ce tronc d'arbre entouré de mousses, coupé droit, dans lequel se sont immiscées les racines d'un jeune pin. Le long d'un autre sentier, ces racines qui descendent jusqu'au sol enserrent une souche en décomposition. Lorsque le bois de l'arbre décédé sera


entièrement décomposé, les racines du nouvel arbre n'enlaceront plus que l'air. Ces arbres chevauchants abondent dans les forêts humides, puisque la teneur en eau de ces écosystèmes favorise le pourrissement du bois mort et la germination des graines tombées sur ces troncs en décomposition. Ils forment un étrange paysage où vie et mort cavalcadent ensemble dans l'immobilité d'un rayon de lumière, entre deux chants d'oiseaux, au bout du lacis d'un sentier, ils apparaissent, gravant finement la course du temps.


Cascade


J'avance sur un sentier qui suit une rivière, des cascades se succèdent. J'aime ce bruissement constant de l'eau qui accompagne mes pas. Je m'approche d'une cascade pour la contempler. Elle est parfaite. J'ai le désir de la dessiner, mais je retiens ma main. Il me faut plutôt saisir le crayon pour écrire. L'eau se divise en deux, glisse sur un rocher ou le heurte, puis se sépare en quatre, fouille le fond de la rivière, frappe une autre roche et rejaillit de côté. Les pierres sont franches, noires et luisantes, blocs taillés avec soin, aux arrêtes définies. La cascade se divise en huit, suivant ma main, qui l'effiloche en bruyants jets d'eau, elle devient blanche, saturée d'air et s'allonge pour devenir seize branches d'eau contre les rochers, avec force et rapidité, saturant l'air d'humidité. Elle joue à devenir tout autre chose, on imagine à ce constant son qu'elle devient rapidement trente-deux petits vaisseaux d'eau, qui tombent plus bas, deviennent plus blancs, s'épanouissant en gerbe pour nous baigner d'une humidité constante, d'une vapeur d'eau devenue très blanche qui souffle sa rosée sur la main alors qu'elle devient soixante-quatre, imperturbable pyramide d'eau aux blocs de pierre parfaitement agencés. On la voudrait toujours figée dans sa splendeur. Elle est un son qui nous englobe comme la brume nous enserre complètement. Elle sera devenu cent-vingt-huit, se divisant sans cesse, sans que l'on s'en aperçoive, creusant sans arrêt la pierre, échafaudant une tour qui montera pendant que nous demeurerons ici, tout en bas, là où elle chute. Les fines lamelles d'eau ébrouées d'air tombent si lentement maintenant que nous ne ressentons plus le temps soudé à notre corps. Elles nous entourent d'un arc-en-ciel qui nous enivre, poursuivant sa course limpide, elle ne peut plus s'arrêter en nous. Nous sommes son regard, elle creuse en nous de profonds échos, elle est le bruissement de notre sang, qui court et se divise dans nos veines. Nous traversant, l'eau continue de traverser la pierre, nous sommes ces milliers de petits canaux de pierre dans laquelle l'eau tente d'échapper à la gravité sans y parvenir, virevolte en milliards de gouttes. Nous devenons cette nuée de pensée qu'elle engendre et la bruine de notre sommeil ne peut venir l'emporter, elle est l'image parfaite de ce qui tombe avec grâce, splendeur et douceur, l'image inaltérable de notre temps sur terre.

Swamp

Endroit de la forêt ou des champs où le sol saturé d'eau est mou, malléable, glissant et souvent malodorant. L'accumulation d'eau causée par la nature du sol, par la forme du terrain ou la présence d'un cours d'eau, accélère la décomposition des matières organiques. S'y promener demande une grande opiniâtreté. Les bottes ( ne faut-il pas se chausser de bonnes bottes en caoutchouc!) s'enfoncent dans la boue et chaque pas demande un effort. On peut s'imaginer, aux abords d'une swamp, lorsque le terrain est peu détrempé, que celle-ci est de peu d'étendue. Il faut se méfier d'une telle impression, traverser une swamp peut être long et éreintant.

mercredi 15 août 2007

Le paysage Sollers

Je lis les critiques sur le livre de Philippe Sollers Une vie divine et je n'y vois pas ce que j'ai lu. C'est peut-être une vision naïve de l'écriture qui me porte à voir dans ce livre un seul et unique propos : qu'est-ce que l'écriture et l'art au 21e siècle. Je suis assez innocent pour croire que ce que Sollers affirme, il l'affirme en toute innocence, et que traitant de l'écriture il n'use pas de subterfuge. Le propos, pourtant, est énorme.
Dans ce livre que je considère comme son testament d'écriture, Sollers nous livre le résultat de toutes ses années d'enquête sur l'écriture et d'immersion dans l'écriture.
Quelques thèses surgissent logiquement de la lecture :

  1. L'écriture portée à un point limite change le corps et ce qui l'entoure.

  2. Ce que construit l'écrivain ( à certaines conditions – exposées longuement) est un temps hors temps – cet intervalle du salut – là – où il échappe à la mort – puisqu'elle n'est rien. ( Le non-être n'existe pas).

  3. L'activité d'écriture est une activité érotique – dyonisienne – en ce qu'elle entraine les êtres et les choses autour de celui qui écrit dans une modification permanente : si le langage enrobe le corps, une extension de ce langage enrobe le monde et le modèle à l'image de ce langage. Tels sont les moments de l'Éternel Retour qui n'est pas l'éternelle répétition du Même.

  1. Ainsi, l'art nouveau est une transformation du monde par une écriture qui serait une activité totale d'un corps. Cette activité scripturale n'est pas uniquement l'activité d'écrire, mais écrire le monde par cet acte qui implique tout le corps.

  2. Écrire c'est vaincre la mort. Puisqu'elle n'est rien, c'est constater ce rien. Cela se fait concrètement, a des répercussions physiques sur le corps de celui qui écrit. Et ne se fait que par une pratique plongeante de l'écriture, qui est une pratique érotique.

  3. Cet acte d'Érotisation du monde ne peut se faire que par une élite, qui se détache d'elle-même de la Société, qui a toujours existé d'une certaine façon, qui est la finalité de l'homme. Cette élite est une aristocratie, non pas une aristocratie de naissance, mais celle de petits groupes, qui vit son entière liberté en marge de la Société ( qui n'existe pas – de ce fait – qui est niée). Il ne s'agit donc pas d'une élite sociale – peut-être spirituelle – mais d'individus qui vivent au sein de cet enfer – le Social ou autrefois la Religion – sait trouver son paradis là où elle agit et vit. Dans Une vie divine Nietzsche et Sade sont les figures emblématiques de cette aristocratie.

  4. Pour Sollers, par sa pratique d'écriture, Nietzsche aurait fait le saut quantique d'un état à l'autre de l'homme, de l'homme vers sa négation et sa transformation. L'esprit ( du corps) transforme le corps, le corps transforme le monde, le langage transforme le monde - puisque le monde est aussi fait de langage. Dans l'instant la pratique ininterrompue de l'écriture qui transforme le monde, donne le Salut, produit le surhomme.

L'histoire de l'écriture est marquée par des tentatives de transformation du corps par (l'esprit de) l'écriture. Rimbaud recherche consciemment la connaissance du monde - l'alchimie qui lui permet de le modifier. Il s'arrête au moment, ou selon moi, il comprend qu'il ne peut y arriver. Pour ce qui est de Sade, Les 120 jours est une machine à marquer – au fer rouge - le texte (qu'il écrit dans la pensée du lecteur ).

Pour Sollers, une des conditions pour arriver à l'écriture est le détachement absolu de la sexualité puisqu'elle n'est rien. Elle est cet abime – qui est aussi une part d'Éros – selon les termes batailliens – dépense improductive – annihilation de soi. Il faut pouvoir voir sa mort ou la vivre plusieurs fois pour être capable de s'en détacher. C'est pour cette raison que peu d'individus sont capables de sexualité. Cette idée que seule une élite est capable de sexualité véritable était déjà présente dans d'autres écrits de Sollers. Pour lui, la supériorité sexuelle de certains individus sur les autres ne fait aucun doute. Il récuse la notion d'égalité entre les êtres humains. Nous en revenons à Sade. ( Nul doute que l'on ne peut lire Sade sans en être transformé). Chez Sade la nature est la Société ou si l'on veut la Société n'existent que comme Nature ou vivent des prédateurs absolus, les libertins, dont la liberté va jusqu'à la torture et le meurtre afin d'accomplir la jouissance. Le libertin est dans une spirale ascendante qui implique que le faite de sa jouissance n'est accomplie que par des dépenses de corps, d'actes, de mutilations toujours plus grandes. A son apogée, le libertin peut-être exterminé par un autre. Sollers se réclame de cette liberté absolue. Les artistes sont des êtres absolument libres. Ils (les artistes, ceux qui se détachent du groupe Social ) sont ceux qui possèdent la plus haute énergie libre. Comme les électrons qui se libèrent du noyau sont ceux qui ont la plus haute énergie. Mais où donc est l'écriture dans cette histoire de liberté. Comment l'écriture peut-elle libérer ou rendre plus libres ceux qui la pratiquent? Toute la question est là. Ce n'est pas l'écriture en tant que telle qui rend libre. Est-ce l'écriture en tant que négation absolue de l'autre et incorporation du monde en soi qui rend libre ? Écrire n'est ce pas entrer dans cette zone intermédiaire entre le corps et le monde, et demeurer dans cet espace, qui est l'espace du langage, pour façonner et le monde et le corps selon nos désirs. Telle est la liberté. C'est pourquoi décrire un paysage par son écriture c'est intimement entrer dans ce paysage et le modifier concrètement. Il n'est plus le même, il n'est plus l'autre et celui qui écrit n'est plus son autre.

Proust agit dans le temps de la fin de l'aristocratie de goût, en somme de ce qui restait de l'aristocratie royale et terrienne. Il mène une opération sur le temps. Il se recrée et s'éternise dans cette opération qui ne se livre qu'à la toute fin de la Recherche. Sade se situe à la fin de l'aristocratie royale et terrienne française, au seuil de la révolution. Athée, il inverse l'équation de la Société et de la Nature. Après la révolution, exit l'Église, c'est le règne de la Société pour des hommes qui seraient tous égaux.

Une vie divine annonce (ou éprouve) la fin de la Société ( en ce qu'elle est niée – elle n'existe tout simplement pas ) et le début d'une nouvelle élite, une aristocratie de l'action artistique des corps, une élite de l'esthétique du corps en action, qui est une écriture qui change le monde. Il n'y a pas de devenir du bonheur social, il n'y a que des individus qui cherchent et trouvent leur Paradis. Le reste de l'humanité est un troupeau guidé par le Pape ( ou Mao) qui indique ( que peut-elle faire d'autre cette église!) les limites de l'usage de la sexualité. Car l'univers social de l'homme est répétition. Il sera toujours le même. Guerres, meurtres, pouvoir. De ce côté-là, pas de solution. Eux restent dans le labyrinthe, les autres s'envolent et le survolent.

C'est pourquoi ce livre devrait être jugé scandaleux. Les critiques ne voient pas cela, mais semblent penser le narrateur comme un être réel, le double de Sollers. Ce qu'il ne nie pas, qu'il ne veut pas nier, affirmant sa stratégie du malentendu.

« Certains passages sont magnifiques et le tout est enjoué et vibrant. C'est un livre qui m'a profondément marqué.» Claude Paré

Si pour Sollers certains livres sont ceux qui condensent en eux des milliers de pages de ce que d'autres écrivains cherchaient confusément, et si l'oeuvre de Nietzsche est composée de ce(s) livre(s) décisif (s), peut-on dire qu’Une vie divine est un tel livre? Je ne le pense pas. Malgré sa magnificence, il annonce un art, il porte l'espoir d'une nouvelle esthétique sans pouvoir véritablement la faire surgir complètement. Qui y arrivera ? Peut-être lui-même, Sollers, éternellement de retour, pour terminer et avancer l'ouvrage, puisque pour lui, de même qu'il y a que de l'être (et un seul être – n'a t t-il pas affirmé que le but de l'écriture était de mettre le plus de continuité possible dans la discontinuité ), il n'y a qu'un seul écrivain multiforme qui passe à travers sa main, sa bouche son corps et qui croyons-le tout aussi inexorablement le transforme,en lui donnant pas à pas, ou dans de grands sauts de liberté et de folie, une plus grande liberté. La clé de la pensée de Sollers est peut-être dans son texte sur la porte de l'enfer de Rodin. Cette porte peut-être franchie avec le corps de l'autre, dans la cavalcade avec l'autre, qui ouvre l'espace de ce que l'on appelle le néant, mais qui est, intimement, dans la mort de notre mort, l'Étre. Ainsi, la porte de l'enfer de Rodin résume ces corps chevauchés, ces femmes et ces vies en une sculpture unique qu'il faut créer et contempler puisqu'elle est cette porte qui ouvre sur l'être. Cette porte n'est pas la porte de tous comme l'enseigne la religion ( et l'Église), c'est la porte de chacun et pourtant elle mène à l'infini. Voir : Parménide et Duns Scott.

L'écrivain façonne l'être de l'éternel retour.

*

Mais trêve de philosophie !

Je n'avais pas lu Sollers depuis Le Coeur absolu et c'est avec grand bonheur que j'ai lu cette révélation!

C'est avec grand bonheur que j'ai lu ces pages. Je m'étais emparé de ce livre à la Bibliothèque parce que j'avais amorcé une recherche sur N. en relation avec la disparition de D.

*

Un autre aspect passionnant de ce livre : la poésie.

Certains lecteurs y ont vu de la poésie : probablement. Probablement que certains passages se rapprochent de la poésie.

On pourrait même penser que le but de Sollers a toujours été poétique. Du moins, il pense le Roman en relation avec le poétique. La grande tentative d'annexion de la poésie par le Roman se poursuit et aboutit d'une certaine façon avec ce livre. Dans une récente entrevue sur la poésie et dans ce livre Sollers affirme d'emblée que de vraie poésie il n'en est plus. Mais son livre s'affirme comme poésie. La poésie serait cette écriture qui rend le sensible réel.

Dans ce livre Sollers la définit comme je pourrais la définir si je voulais la définir comme une captation ou une insurrection de l'instant, de l'instant sensible. De l'adéquation parfaite entre la sensibilité des corps et le langage, la sensibilité du langage, son écoute musicale.

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On ne peut parler d'opportunisme en ce qui a trait à l'usage de Nieztsche que fait Sollers. On peut parler de constance, tout ce qui est dit dans ce livre est déjà présent dans Paradis. L'écrivain poursuit la même oeuvre, c'est-à-dire la même expérience qui tient d'un constat fondamental.

C’est une façon d’insister sur le son. D’abord, encore et toujours le son. L’expérience continue de la répétition et du rythme est une tentative avouée de produire un corps en train d’ éjecter tout corps. Conséquence clinique immédiate : il s’agit de « voir » à travers les corps la manière dont ces corps s’empêchent de se voir comme corps, comment ils sont assis sur leur pensée empêtrée de corps, l’ironie terrible qui les enterre dans leur sexe auquel ils tiennent comme au principe de toute mystification. Ça ne parle pas plus loin que le sexe en corps l’interdit au corps qui tient à son sexe : hommes d’un côté, femmes de l’autre. Ils sont là, ils croient se percevoir chacun sur son bord, ils se haïssent mortellement, ils appellent vie, pensée, histoire, politique, événement, amour, la circulation de cette mort dans la mort. La planète consomme beaucoup, idem pour la langue qu’elle ne peut pas s’empêcher de parler à travers ses langues. Pas besoin de mixer les langues, il suffit d’attraper leurs gestes : les vivants parlent pour déguiser leur pensée, mais comme leur pensée les déguise avant même qu’ils l’aient pensée, on peut arriver très vite à la vision nette de ce qu’ils pensent être leur secret, d’où le comique.
Le pouvoir se fait à coup de secret, c’est pourquoi il est « tourbillon d’hilarité et d’horreur ». Le sujet de l’expérience peut passer sans transition et constamment de l’une à l’autre sensation, là où en général ne règne qu’une reconduction du malaise. Ça hésite en bavardant du malaise : purgatoire quotidien. Mais Sade, lui, en écrivant, trouve la formule même : « tout est paradis dans cet enfer ». Il faut entendre
paradis , comme on dit « tragédie », « comédie ».
Le
fond , eh bien le fond, le fond, le fond, que voulez-vous, le fond, le problème, c’est toujours le même, depuis que Nietzsche l’a nommé par son nom : le nihilisme. On ne peut pas ne pas constater qu’il fait rage, philosophiquement, socialement et psychanalytiquement rage, et littéralement rage, journalistiquement, radiophoniquement et téléphatiquement. Donc, il y a un délire à traverser (Artaud, Céline) un détachement à trouver (Joyce). C’est un jeu d’enfant, en cours de route, de se substituer aux substituteurs, d’imiter les imitateurs, de plagier les plagieurs, de renévroser les névroses, de psychotiser les psychoses, et surtout, de déféticher les féticheurs, de réensorceler les sorcières et les envoûteurs insconscients , bien sûr, peu importe. Bref, il faut relire la Tempête , et tout de même faire un pas de plus, par exemple en jetant de temps en temps un coup d’œil sur la Bible, le recueil qui fait le plus peur à tous les modernes, celui qui les scandalise le plus et choque le plus intimement leur incroyable pudeur. Incroyable, parce que cette pudeur se croit affranchie alors qu’elle barbote dans une obscénité élémentaire qui va de l’obsession du cadavre à l’opaque misère de leurs organes chauffés, réchauffés, glacés en contreplaqué, avec le cortège habituel de culte en occulte, et tous ces mythes, dieu, toutes ces rêveries sur fond-mythe, éternel retour d’un phénomène qui se prendrait pour le retour éternel, lequel reste difficile, très difficile, très abrupt, très dur. Et en même temps si facile. Facile .
« Il y a dans l’homme un vice fondamental ; il est indispensable de le dépasser. Essaye ! »
Ou encore : « dès que l’homme s’est parfaitement identifié à l’humanité, il commence à mouvoir la nature entière ».
On peut d’ailleurs laisser tomber ici la nature et « l’homme », mais il est clair que lorsqu’on parle de la « folie » de Nietzsche disant « tous les noms de l’histoire, au fond, c’est moi », on se dérobe au sens d’une expérience qui invente à travers cette traversée des noms à la fois une autre histoire et une autre énonciation. Voix derrière la voix, intervalles vides martelant la voix, voix rassemblant des voix dans les accents de leurs traces, table rase et cylindre, roue et infini du volume remis à plat, sortie du cadre, de tous les cadres-séquences, fantasmes cadrés,
frontalement encadrés pour l’écran d’on ne sait quel cinéma. C’est à l’écoute que ça va se jouer, et de plus en plus vers une quatrième oreille, la troisième se bouchant et se rebouchant entre fauteuil et divan. Tout ce qui s’écrit, se publie, relève du coup du ciseau de l’analyse, et l’inflation actuelle comme exhibition et sursaturation montre bien que l’époque le sait confusément. Mais que l’interprétation analytique soit vraie à cent pour cent, laisse intact le problème du nihilisme, dont les trois têtes s’appellent politique, art, religion. Forcer l’écriture à être au-delà de ces trois impasses, et à être le sens percutant montrant ces impasses, et un sens qui ne dit pas ni oui ni non mais complètement oui dans le non, pourrait alors entamer deux mille ans d’histoire et transformer le vieux genre apocalyptique en féérie d’un rire comme il n’en a pas été ri.

Le nihilisme est surmonté comme on surmonte l'homme : ce qui conditionne l'homme ( religion, politique) et le façonne ( et qu'il a inventé lui-même – au point même de pouvoir fabriquer d'autres hommes ) l'empêche d'être. La sexualité est son identification première, le point de vue de son énonciation, conditionne tout le reste et permet de le manipuler. Pour devenir – pour survenir dirait Niestzche, l'homme doit s'extirper des langues et agir la langue avec tout son corps. Cela se fait par l'écriture. Pour ce faire, il doit avoir surmonté la fixation sexuelle indentitaire et l'avoir traversé concrètement. Pour Niestche, le nihiliste est celui qui nie le monde humain à partir d'une vision idéaliste. L'athéisme chez Sollers est un athéisme de l'être non pas comme croyance, mais comme volonté d'affirmer l'individualité de chacun comme posture de l'infini. C'est pourquoi il faut vouloir pouvoir revivre chaque instant et de fait façonner chaque instant de sa vie comme un instant de paradis. Il faut constamment voir l'énonciation des autres et de la Société comme ce faux qui dit vrai sur ce que l'on n'est pas, tel est le malentendu. Nous ne pouvons pas être ce que les autres disent de nous parce que dans la plupart des cas leur rapport au langage est faux. Il s'agira donc d'établir une stratégie du faux qui révèle à soi-même et curieusement aux autres notre véritable nature qui est d'être de la nature. Tel est le geste de l'écriture.

Puisque l'homme est devenu un être de langage, il faut peut-être que tout ce qu'il est passe dans le langage avant qu'il puisse s'en détacher tout d'un coup, dépasser les langues et devenir ce que lui dicte véritablement son désir. Qui est fondamentalement pour N. , le désir de se dépasser, de se surmonter.

Si l'on peut penser que c'est par l'avancée du langage et le rapport au langage que l'homme est devenu homme, il se pourrait qu'au surhomme, ou si l'on veut à l'homme surmonté, corresponde un surlangage, qui serait un langage lié aux perceptions et à la nature d'une tout autre façon. L'écriture serait la préfiguration ou ce qui fait survenir dans la conscience humaine ce surlangage.

Sollers est-il nécessaire? Peut-être pour nous dire que Sade et Lautréamont ont été nécessaires, pour ne pas nous le faire oublier. Il a décidé d'être le fruit de l'arbre ( et le fruit de l'arbre est aussi la tête d'un serpent) .

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Sollers décrit quelques expériences provoquées par sa pratique d'écriture. Éblouissement, moments d'érotisme, traversée de l'espace et du temps. L'Écriture provoque une transformation de la pensée ( et du corps) qui traverse l'individu. L'individu est une myriade de personnes, de mots, mais cette multitude c'est le langage qui la produit. L'Écriture ramène cette multitude à une surface si l'on veut ou à un objet, l'objet écrit, qui sera total s’il connecte ou assimile toutes ces voix et images. Et donc sa participation, son assimilation à l'être puisque l'être c'est celui qui est.
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L'écriture change le corps, change la pensée. Nietzsche pratique l'écriture avec passion, entre ses séances d'écriture, se déplaçant constamment d'un lieu à l'autre, il marche avec ardeur, il gravit les montagnes. Cette marche forcenée avec l'écriture, ce déplacement constant du corps, cette fuite pour éviter la prédation du temps, est l'écriture portée à ses limites. Cette expérience mène N. à une expérience radicalement différente du monde puisqu'il n'est plus ce qu'il était, mais le monde lui ne change pas, d'où la folie. L'écriture induit dans le corps ( la pensée) des changements si profonds – lorsqu'elle est pratiquée à l'extrême limite, comme une activité constante, incontournable, profonde – à une modification. Cette modification est le corps de l'éternel retour. Un chemin courbe infinie qui est devant nous revient vers le passé et un chemin courbe qui est derrière nous renvoie au futur. Tel est l'éternel retour. Nous sommes entre cet infini du passé et du futur qui se joignent en l'instant. Qu'est-ce que l'écriture à voir là-dedans? Dans l'écriture s'écrit – lorsque le corps y est plongé complètement – l'instant. Nous sommes dans cette répétition d'un instant éternel qui change constamment. En fait, il nous faudrait peut-être admettre que nous connaissons mieux le temps que l'espace – ou plutôt cet espace immédiat dans lequel nous agissons, qui est notre temps, dont nous pouvons prendre possession complètement par l'écriture, mais pas nécessairement seulement par l'écriture. Pas spécifiquement dirait Sollers, pour aujourd'hui oui, mais demain l'esthétique sera celle des mouvements du corps dans le temps et l'espace, ou si l'on veut leur inscription dans l'éternel retour comme mode de vie. Tel est le futur de l'écriture, dans sa négation, dans sa dialectique, comme le futur du langage. Le langage a donné la conscience à l'homme, mais d'une certaine façon il est devenu un obstacle, il a fallu que l'homme vive, ou écrive tout ce que le langage comportait de possibilité symbolique, l'homme était nu face à ses possibilités - avec son corps, les explore et les expérimente jusqu'aux plus grandes horreurs pour qu'il puisse le surmonter, être l'homme d'un nouveau langage et d'une nouvelle évolution, un surhomme muni d'un surlangage. Ainsi la négation de la langue va-t-elle de pair avec celle de l'homme, pourvu que conditionné par lui, et le conditionnant, ils sont tous les deux allés au bout de leur possibilité symbolique pour pouvoir découvrir l'autre du langage et de l'homme, un territoire nouveau de la pensée, qui allie une connaissance nouvelle de l'espace et du temps ensemble, cette connaissance est la poésie.

lundi 4 juin 2007

Action de squat-jardin sur un terrain de la Ville


Près du Canal Lachine, un groupe d'hommes et de femmes labourent un petit lopin de terrain. Manifestement, ils font un jardin. Leur travail est laborieux, pourtant l'espace à défricher n'est pas très grand. Délimité par des poteaux et une chaîne noire, ce petit terrain est recouvert aux trois quarts de briques-pavé. La surface à cultiver n'est pas très grande. Je parle à un des organisateurs. Il m'explique qu'il s'agit d'une action citoyenne pour prendre possession de la partie d'une rue de Pointe-Saint-Charles - la rue Island - qui est le point d'accès principal au parc du Canal Lachine. Les citoyens entendent préserver cet espace pour le transformer en parc d'une part parce qu'il s'agit d'un axe important de Pointe-Saint-Charles et d'autre part parce qu'ils désirent augmenter la proportion d'espaces verts dans leur quartier. Pointe-Saint-Charles, on le sait, est un quartier défavorisé, où on manque d'espaces verts. Dans des maisons souvent vétustes et mal isolées, la population souffre de la chaleur en été parce que les rues sont larges et qu'il n'y a pas assez d'arbres. L'occupation de cette portion de rue est donc un enjeu symbolique puisque c'est la rue qui mène à un des rares espaces verts du quartier, pris d'assaut par les classes sociales supérieures logées dans des condos de luxe et par les promeneurs du dimanche. Cette action citoyenne vise également à empêcher des promoteurs d'annexer cette rue à un espace immobilier qui serait construit sur un terrain adjacent.

La gentrification des quartiers situés en bordure du canal Lachine était prévue depuis longtemps, mais les citoyens ne peuvent en profiter. La mixité tant souhaitée, ce concept de développement urbain de nos jours incontournable, ne s'est pas réalisée. La même chose s'est produite au Quartier St-Roch, que l'on considère pourtant comme une réussite, on assiste à la cohabitation en parallèle de deux couches sociales. Pointe-Saint-Charles demeure un quartier pauvre, derrière le Canal Lachine et les terrains qui le longent, occupés par des condominiums. Heureusement que le Casino ne s'est pas arrêté là. Il me semble que de nombreux groupes populaires bien organisés lui ont fait la fête, et en particulier un joyeux groupe d'anarchistes, qui aiment la pratique du jardinage


samedi 19 mai 2007

La lande des cultivateurs




En allant reconduire mon fils à son cours de français, le long de la rue Louis-Joseph Papineau, je vois dans l'emprise des pylônes d'Hydro-Québec des clôtures entourant des lopins de terre. Le mot clôture est exagéré : ce sont des assemblages de toutes sortes de choses qui forment des remparts autour des lopins de terre. Vu à la fin de l'hiver, ce paysage singulier m'intrigue profondément, d'autant plus que l'idée que des gens puissent utiliser ce terrain pour la culture ne vient pas tout de suite à l'esprit. On n’imagine pas que des gens s'emparent ainsi d'une friche urbaine pour se nourrir.

Avant hier, j'ai eu le temps de marcher dans ce grand territoire occupé par des petits territoires. De nombreux hommes s'acharnaient à le piocher en lopins de dimensions irrégulières qui n'étaient pas tous protégés par une clôture. Je demande à un de ces «propriétaires» de quoi il en retourne. Il me dit que les gens font la culture ici, des Italiens, au début. Il me parle en créole, du moins presque en créole. Je lui demande comment ça marche. Je n'aurais qu'à prendre un terrain, à condition de le bêcher. Je lui en montre un, je dis celui-là, qui est en friche – il me répond «non, celui-là est déjà pris». Alors, je dis : «celui-ci». Il ne répond pas. Il sourit. Autrement dit : je peux toujours m'essayer même s’il sait que je ne le ferais pas. D'autres Haïtiens d'ici bêchent avec ardeur leur lopin. À une extrémité, un immense lopin clôturé dans lequel un autre cultivateur fait ses semis. Je demande s’il ne se fait pas voler ses légumes. «Bien sûr, bien sûr», me répond mon interlocuteur, comme si c'était un jeu, comme si cela n'avait pas d'importance. Sur les clôtures des lopins à l'est des pylônes, un écriteau demande le démantèlement des lopins pour l'automne 2007 aux fins de construction du prolongement de la voie rapide Louis-H Lafontaine. Greenpeace ne la connaît pas celle-là.




Les paysages de Wajdi Mouawad

Wajdi Mouhawad, voilà un nom qui assume sa différence. La différence paternelle dans Littoral puis la maternelle dans la pièce Incendies.

Dans Incendies, Mouawad dispose de plus de moyens pour produire sa mise en scène que dans Littoral, pourtant les éléments physiques de la mise en scène sont moins nombreux. Il y a une ascèse de la mise en scène qui veut mettre en exergue la lisibilité de l'acte théâtral qui écrit un «être ensemble» ( la catharsis). La lecture et l'écriture sont au centre de cette pièce. Les enfants en se conformant aux volontés de la mère brisent son silence et peuvent lire les lettres qu'elle a écrites pour ensuite pouvoir graver son nom sur sa tombe. D'anonyme et dépourvue de sens, la sépulture devient celle d'un individu et de son histoire.

Le paysage de Mouawad, que révèle sa mise en scène et la scénographie de la pièce, est un paysage désertique où les gestes de l'eau sont les plus significatifs. Une grande verrière faite de cinq éléments sépare l'avant-scène et l'arrière scène. À l'avant-scène, un carrelage de tuiles sera l'espace d'un jeu théâtral qui utilise peu d'objets : quelques chaises, quelques seaux, un nez de clown, des enveloppes, un sac blanc qui se transformera en une bâche blanche et de l'eau. L'eau que l'on doit jeter sur le corps de la mère morte, l'eau d'un gicleur qui devient mitraillette, la pluie fine de la scène finale pendant laquelle tous les acteurs se réfugient sous la bâche. Les incendies des blessures éteintes par l'eau qui réunit, l'eau de l'être ensemble.

On ne voit pas le désert ou la ville face à ce décor, on les imagine peut-être, ils sont dits par les personnages. Ce vide de dessin, d'esquisse, de décor appelle à une inscription de la parole nue sur un tableau translucide, autant dire un tableau d'eau où se reflètent ces flammes vivantes, ces personnages hors du commun qui vivent la mort, le deuil d'eux-mêmes et des autres, et leur destin tragique.

Le paysage est écrit par les gestes et les mots, la mort est sublimée par le geste d'écrire. Écrire est ici écrire avec une plume, mais aussi avec un ciseau à pierre, avec une arme, une caméra, et écrire dans l'espace une pièce de théâtre dont un des enjeux est la lisibilité de l'acte théâtral. La lisibilité de l'acte théâtral est celle d'une pierre dans le désert: éblouissante. Elle se fait par l'utilisation systématique d'éléments : emploi récurrent du chiffre cinq, construction répétitive de phrases, répétition de gestes. Le tout au service d'un propos : écrire un nom, son nom, créer sa propre histoire et se délivrer de l'Histoire tout en l'assumant complètement. Cette écriture passe par la reconnaissance de l'autre par soi et pour soi. Elle écrit un geste clair, nu et brûlant dans ce désert qu'est le monde d'aujourd'hui : un désert d'émotions, de principes, d'amour, de solitude. Elle réclame la possibilité, malgré l'horreur, d'assumer sa propre histoire pourvu qu'elle soit racontée par un autre. Elle demande l'incarnation totale de cette histoire en une seule et même personne qui est aussi plusieurs autres. La mort dépassée prend sens quand on termine de raconter l'histoire. À ce moment, tous les personnages étant réunis sur les chaises face aux spectateurs se protégeant ( leur feu, le feu, cet incendie, ces incendies) sous une chape de cendres de cette pluie qui est celle du début du monde, la naissance étant la perte des eaux, il nous regardent, nous sommes ensemble dans cette catharsis explicite et nue.

Elle, c'est la mère. Son absence produit le monstre, le tueur. Son silence produit l'enragé. Son amour produit la mort et la perte. Cette pièce produit un choc durable, profond, celle d'une grande écriture théâtrale. Elle porte à l'écriture. Elle amène aussi à réfléchir sur la place de la mère dans notre culture, celle que construit avec nous Mouawad et celle d'où il vient, sa culture maternelle? Notre culture maternelle? Comme on dit notre langue maternelle? Quelle est donc la place de la mère dans tout ceci, qui nous arrive? Nous sommes en choc et en silence, en premier lieu à cause de la maitrise de la révélation de l'écriture, mais aussi parce que nous ne savons pas si nous accordons à la mère cette place centrale que lui donne Mouawad. Filles qui haïssent leurs mères parce qu'elles sont signes de l'ignorance et de l'impuissance, que seules la lecture et l'écriture peuvent briser, mots martelés, mots du seul combat possible, qui est celui de se faire une histoire malgré cette origine de sang, d'ignorance, de meurtre. Le cisèlement de la pierre, la gravure des mots est la naissance marquée par une pluie de début du monde, qui rend le monde neuf et possible à nouveau, qui lave et qui éteint.

L'écriture théâtrale est une écriture des corps dans l'espace qui y jouent la parole vivante. Incendies, comme flammes sortant des bouches, cette écriture demande un être ensemble qui n'est pas celui de l'écriture romanesque ou celui de la poésie. Dans ces écritures le regard sur la mère peut-être singulièrement différend. Il ne me semble pas que la mère soit au même endroit dans le roman ou la poésie. Incendies, propose une définition du théâtre et de l'écriture, bouleversante et prenante qui ne cessera d'interroger.